Le big bang du dopage sur le marathon ?

1 mars 2020

Les mois à vivre pourraient se révéler très surprenants pour le marathon mondial. C’est en tout cas ce que prévoit Brett Clothier, le patron de l’Athletics Integrity Unit, qui avertit que de grands noms du marathon seront touchés par des procédures d’anti-dopage. Une annonce qui survient alors que la discipline connaît une explosion chronométrique sans précédent. Seulement grâce à la VaporFly ???

Wilson Kipsang, première victime de l’attaque en force de l’AIU contre le marathon

Un véritable « choc ». C’est la prédiction de Brett Clothier pour les mois à venir. L’Athletics Integrity Unit a passé la surmultipliée pour s’attaquer au dopage dans le marathon mondial, et la chasse serait très fructueuse…

Le premier à avoir été épinglé, en janvier, était justement le double vainqueur de Londres, Wilson Kipsang, et le suivant a été révélé cette semaine, il concerne Kenneth Kiprop Kipkemoi, vainqueur de Rotterdam en 2018, 3ème à Boston en 2019.

Quels autres noms se verront mis à l’index ? Brett Clothier se garde bien de les citer, mais il a tout de même expliqué au « Telegraph », qu’un tiers des cas concerneront des médaillés en Championnat du Monde ou Jeux Olympiques, ou des vainqueurs de grands marathons.

Les énormes sommes en jeu dans cette discipline justifient les très nombreuses dérives des marathoniens. D’autant que, jusqu’à maintenant, l’impunité leur était quasiment acquise. Pour une raison toute simple : l’absence de contrôles pour la grosse masse de coureurs, rarement intégrée dans les groupes cibles de leurs pays, et de ce fait, complètement exonérée de contrôles hors compétition.

70 à 80% des podiums des marathons ne sont pas contrôlés

Car selon l’étude réalisée par l’AIU, sur l’ensemble des marathons organisés à travers le monde, hors des 6 world marathon majors, ce sont 70 à 80% des coureurs qui sont montés sur leur podium, qui n’avaient eu aucun test hors compétition dans les neuf mois précédents la course. Soit une liberté totale pour se tourner vers des méthodes interdites et booster ses performances.

Le big bang du dopage va donc s’abattre sur le marathon au moment même où celui-ci connaît une véritable mue, qui le transforme radicalement avec des chronos explosifs et répétés à longueur de semaines.

La VaporFly est-elle la seule à l’origine de ce virage brutal qui provoque l’explosion des repères habituels ? Peut-être que non, et que derrière cette métamorphose technologique, agit dans l’ombre un protocole dopant ? Les révélations des mois à venir pourront probablement apporter un meilleur éclairage sur cette situation.

17 coureurs sous les 2h08 à Tokyo, 14 à Séville

Car chaque dimanche apporte son lot de chronos effarants. Le marathon de Tokyo de ce 1er mars l’a encore confirmé, avec 17 coureurs sous les 2h08, alors que la semaine précédente, à Séville, on s’extasiait de constater 30 coureurs sous les 2h11’ et 14 sous les 2h08’.

Justement peut-on encore s’enthousiasmer face à cette dégoulinade de records ? Non, sûrement pas. Ross Tucker, le très respecté physiologiste sud-africain, réagit avec clairvoyance : « A un moment, nous pouvons arrêter les superlatifs pour caractériser ces performances. Ils sont devenus communs. C’est pareil que quand vous dévaluez une monnaie. Cela a moins de valeur. »

Un réalisme auquel l’analyse des chiffres bruts ne peut qu’inviter, sur le marathon comme sur les autres distances en course sur route. Car dans les 18 derniers mois, ce sont 6 records du monde qui ont été battus grâce à la Vapor Fly (5 km hommes – 10 km hommes – semi-marathon hommes et femmes – marathon hommes et femmes).

Une frénésie à imputer en totalité à la chaussure Nike ? C’est là où le bât blesse. Certaines performances ne « collent » pas complètement aux calculs des spécialistes sur les gains apportés par la chaussure.

Les toutes dernières études concluent à un avantage de 1’45’’ pour les hommes et 3’ pour les femmes. Les courbes de comparaison dressées par les statisticiens laissent clairement apparaître ce différentiel entre les performances 2019 et celles de 2016.

21 marathons, un record à 2h09, et d’un coup, 2h05 !

Mais ce gain « Nike » s’avère parfois bien plus énorme. L’Ethiopien Mekuant Ayenew Gebre, qui avait tronqué ses Adidas pour des Vapor, a ainsi remporté le marathon de Séville en 2h04’46’’, alors que jusqu’à ce début 2020, il n’avait jamais pu descendre sous les 2h09’. A 29 ans, il comptait pourtant une vraie expérience avec 21 marathons courus depuis 2012…

L’Israëlienne Lonah Chemtai Salpeter s’est, elle, propulsée en 2h17’45’’ pour la victoire à Tokyo. Cette Kenyane naturalisée en Israël en 2016 n’était pourtant jusqu’en 2017, qu’une coureuse plutôt moyenne, avec 2h40’ au marathon. Ce n’est qu’à partir de 2018 qu’elle tombait les chronos avec une vraie frénésie, 2h24’ à l’automne 2018, 2h19 au printemps 2019, et maintenant, encore 2 minutes de moins à Tokyo.

Deux exemples témoignant des écarts larges que certain.e.s justifient avec le prétexte Nike. Non seulement, la chaussure magique sème la discorde entre les coureurs et les amoureux du marathon, effarés de voir les records valser à rythme accéléré, mais elle crée un contexte facile à exploiter par les tricheurs….

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photo : D.R.

LES RECORDS DU MONDE BATTUS EN VAPORFLY : 5 km hommes : 12’51’’-10 km hommes : 26’38’’-semi-marathon hommes : 58’01’’-semi-marathon femmes : 1h04’31’’-marathon hommes : 2h01’39’’-marathon femmes : 2h14’04’’