Le Kenya devrait-il être banni comme la Russie ?

16 janvier 2020

Le Kenya devrait-il être banni comme la Russie ? Le débat est à nouveau relancé après l’annonce de plusieurs cas tonitruants de dopage, qui s’ajoutent à une liste forte de 40 athlètes suspendus, avec 15 sanctions en 2019. Les dernières suspensions affectent le marathonien Wilson Kipsang, ancien recordman du monde, double vainqueur de Londres et New York ; le jeune talent du 800 m, Alfred Kipketer. Un autre grand nom se serait récemment enfui pour éviter un contrôle anti-dopage à Iten

Un champion du monde et champion olympique, Asbel Kiprop. Un recordman du monde du semi-marathon, Abraham Kiptum. La championne d’Afrique du 10.000 mètres, Joyce Chepkirui. La gagnante du marathon de Tokyo 2017, Sarah Chepchirchir. La championne olympique du marathon, Jemima Sumgong.  

La liste est impressionnante. Ce sont 15 Kenyans qui se sont vus sanctionnés en 2019 par l’Athletics Integrity Unit, et non des moindres !  Les grosses pointures se sont succédées au banc des accusés de dopage, infirmant l’idée trop souvent avancée que les dérives ne concernaient que des coureurs de deuxième zone.

Le début 2020 s’inscrit sur la lancée, avec deux nouveaux noms pointés par l’AIU… Et l’agence Reuters se fait aussi le relais de la fuite d’un athlète de premier plan pour éviter un contrôle anti-dopage à Iten !

Le premier suspendu, Wilson Kipsang Kiprotich compte parmi le gratin mondial du marathon. Ex recordman du monde du marathon, en 2013 à Berlin, avec 2h03’23’’, double vainqueur à Londres en 2012 et 2014, à New York en 2014, médaillé de bronze aux JO de Londres. Certes, il affiche maintenant 37 ans, et son dernier chrono, à Londres 2019, tournait autour des 2h09’. Mais sa suspension provisoire a été décidée en raison de ses manquements dans sa localisation, et de ses manipulations sur cette localisation ou sur ses échantillons (selon les versions).

Le deuxième, Alfred Kipketer, apparaît comme un autre cas tout aussi emblématique et inquiétant, puisqu’à seulement 22 ans, il représentait l’avenir du demi-fond kenyan, attesté par son titre de champion du monde junior, et sa 7ème place à Rio à tout juste 20 ans. Pour lui aussi, le problème se situe sur des problèmes de localisation.

Volare, le manager de Wilson Kipsang, conteste tout dopage

Les réactions face à ces nouvelles suspensions n’ont pas manqué de relancer le débat sur l’étendue du dopage au Kenya et la légitimité du pays à évoluer sans sanction plus globale, à l’image du boycott imposé à la Russie.

La question ne peut que se poser, tant les performances apparaissent souillées. Et ce n’est pas la démonstration de Rhonex Kipruto à Valence ce dimanche qui s’avère propice à diminuer les interrogations. Certes ce talent a été bâti par Brother Colms, un orfèvre de l’entraînement au Kenya, mais ses temps de passage semblent surréalistes, avec un premier record du monde battu au 5ème kilomètre, 13’18’’, et une deuxième partie de course encore plus rapide, pour atteindre 26’24’’. Le tout sans les fameuses Next aux pieds, mais avec des Adidas certes annoncées également comme extrêmement rapides.

Le dopage, un fléau étatique au Kenya ? Certainement pas, tant l’organisation de l’athlétisme dans le pays repose sur des acteurs privés, en particulier sur les managers. Et certains affichent une déontologie à géométrie variable… Pour preuve, l’étonnant communiqué de presse diffusé par Volare à l’annonce de la suspension provisoire de Wilson Kipsang. Le manager hollandais Gérard Van Deen y souligne que le marathonien n’a pas été contrôlé positif, et qu’il s’agit certainement d’un simple malentendu autour de sa localisation !

Le Belge Marc Corstjens, un nouveau athlète positif avec Kipketer

Même si bien sûr, la responsabilité directe d’un manager ne peut être démontrée dans le dopage d’un athlète qu’il représente, certains d’entre eux sont marqués au fer rouge. Le Belge Marc Corstjens se voit ainsi pointé du doigt avec au moins six athlètes concernés par des infractions aux règles anti-dopage : Alfred Kipketer, le dernier cas, s’ajoute à Albert Rop (problèmes de localisation), Samuel Kalatei (EPO), Ruth Jebet (EPO), Eunice Kirwa (EPO), Kipyegon Bett (EPO).

Certes le raccourci manager-dopage ne doit être pris qu’avec beaucoup de précautions, si l’on considère aussi que tellement d’entraîneurs, en proximité directe au quotidien avec leurs athlètes, soutiennent avoir été trompés par eux.

Mais certains éléments dans les cas de dopage du Kenya laissent à penser à une « organisation » bien huilée. Dans de très nombreux cas, la défense des athlètes s’orchestre autour d’un problème médical, avec l’argument d’une maladie, qui les a obligés à se rendre à l’hôpital pour des soins, et que c’est dans ce contexte que des médicaments leur ont été prescrits, provoquant par la suite un contrôle positif.

Les athlètes dopés soutiennent avoir été malades !

Un axe de défense choisi en son temps par Rita Jeptoo, et qu’on a retrouvé ensuite pour Sarah Chepchirchir, et encore tout récemment pour Sammy Kitwara, positif à la Terbulatine, et soutenant qu’un traitement incluant un sirop Boxto, lui avait été donné en raison de douleurs à la poitrine et de problèmes respiratoires, diagnostiqués par une clinique comme résultant d’une pneumonie. Pourtant qui peut croire une minute qu’un marathonien capable de courir en 2h09’52’’ à Séoul en Asie souffrait une semaine plus tôt d’une pneumonie ???

Cela ressemble bien à un montage très bien construit avec l’espoir d’une mansuétude des instances anti-dopage. Mais cette époque apparaît terminée. L’Athletics Integrity Unit ne laisse plus place à de telles élucubrations. Les grands noms ne sont plus intouchables. Du moins pas totalement !!

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photos : D.R.