Jama Aden, les secrets de l’enquête de l’IAAF

22 juin 2016

L’interpellation de Jama Aden en Espagne pour possession de produits dopants résulte d’un long travail mené en secret par le service des investigations de l’IAAF, comme nous l’avait révélé mi-avril Kyle Barber, responsable des investigations et des tests hors compétition, qui nous avait informés dès le 8 juin que l’enquête allait prochainement aboutir.

Hamza Driouch, ancien athlète de Jama Aden, contacté en secret par l'IAAF

Hamza Driouch, ancien athlète de Jama Aden, contacté en secret par l’IAAF

 

Près de trois années d’enquête pour aboutir à l’opération « Rial » menée en Espagne par la police espagnole, avec l’interpellation de Jama Aden, du kiné Mounir Ouarid, et de l’athlète Musaeb Balla. La seule confirmation officielle de l’IAAF porte sur le début de cette enquête remontant à 2013.

A la mi-avril 2016, Kyle Barber, le responsable des investigations et des tests hors compétition pour l’instance internationale, m’avait expliqué qu’une enquête était en cours sur Jama Aden, soulignant que le travail s’effectuait dans l’ombre. Et lorsque je l’interrogeais le 8 juin dernier pour connaître l’avancement de cette enquête, il admettait qu’il espérait qu’un dénouement puisse avoir lieu rapidement, a priori dans la semaine suivante, entre le 13 et le 19 juin. C’est finalement le 20 juin que l’interpellation de Jama Aden a eu lieu à Sabadell.

C’est à la suite de la publication sur notre site d’un sujet réalisé avec Hamza Driouch que Kyle Barber avait pris contact, pour tenter de comprendre les raisons pour lesquelles le jeune athlète avait souhaité me parler pour mettre en cause Jama Aden dans son problème de passeport biologique douteux. Avant ensuite de se rétracter par un communiqué officiel, visiblement rédigé pour son compte.

Une réduction de suspension pour Hamza Driouch en échange d’informations

Kyle Barber avait lui aussi été en contact avec Hamza Driouch durant le mois de novembre 2015, espérant le convaincre de raconter son expérience au sein du groupe de Jama Aden. Mais Driouch avait brutalement cessé de lui répondre, sans livrer aucune information. Le représentant de l’IAAF lui avait pourtant avancé un sacré joker, celui d’une réduction de sa suspension de 75% en échange de ses informations, ce qui lui aurait permis de disputer les JO de Rio 2016. Une possibilité inscrite dans le code mondial de l’AMA.

Mais Hamza Driouch ne donnait pas suite. Et Kyle Barber de me révéler que selon ses informations, après sa suspension, l’athlète aurait reçu une somme de 80.000 euros : « Un très joli cadeau de départ. Je ne sais pas si c’était pour se taire. Ca en fait visiblement partie. » Quant à l’origine de cette somme, il demeurait dubitatif sur les trois sources possibles.

Au fil des mois passés à enquêter sur Jama Aden, Kyle Barber avait recueilli beaucoup d’informations, et une conviction : « Pour moi, dans ce groupe-là, il y a un petit groupe à l’intérieur qui est assez protégé, assez solide. Après, il y a un groupe plus externe, avec des athlètes qui vont, qui viennent, qui s’entraînent avec eux pendant les mois d’été, les stages, en Suède, en Espagne. Puis ils repartent, ils s’entraînent à distance avec un programme de lui. Et il y a le groupe qui s’entraîne tout le temps avec lui, qui le suit jusqu’au bout. Il faut trouver quelqu’un qui puisse accéder à ce groupe-là. Il ne faut pas uniquement qu’ils s’entraînent avec lui, il faut qu’ils soient au milieu. Si on ne réussit pas à pénétrer au milieu, on ne saura jamais. C’est pour cela qu’il faut un athlète qui était vraiment au milieu. Là, il n’y a que deux personnes, Makloufi et Driouch. Car les autres qui se sont entraînés 6 mois avec lui n’étaient jamais dans le centre. »

Taoufik Makloufi ne veut pas parler

Mais ses tentatives avec Taoufik Makloufi avaient échoué, l’athlète qu’il avait rencontré au Kenya en 2013 juste après qu’il ait quitté Jama Aden qui l’avait amené à la médaille d’or olympique se limitait à parler entraînement et technique et aux questions sur le dopage, il se bornait à répondre qu’il n’avait rien reçu.

Pour aboutir dans cette affaire, Kyle Barber avait contacté une multitude de personnes en relation avec Jama Aden, à un moment ou à un autre. Comme les Irlandais de la Fédération d’Athlétisme d’Irlande du Nord qui avait accueilli le groupe de Jama Aden, juste avant les JO de Londres. Ou encore le coach américain John Cook, qui avait pu lui raconter avoir été menacé suite à ses propos mettant en doute la médaille olympique de Taoufik Maklhoufi à Londres.

Mais Kyle Barber l’admettait aussi, son travail n’était pas toujours bien accueilli, y compris au sein de l’IAAF, en raison du rôle très positif mené par Jama Aden auprès de la Fédération du Qatar, pour augmenter sa notoriété.

Pourtant, l’objectif avoué de Kyle Barber demeurait que l’affaire Aden explose avant les JO de Rio 2016 pour éviter que les podiums olympiques ne soient squattés par des athlètes douteux du groupe du coach. Le timing a été bien respecté. Dès la mi-avril, Kyle Barber prévoyait que toute l’opération allait se focaliser sur le stage de début de saison programmé à Sabadell par Jama Aden comme chaque année depuis 2013.

Une opération en juillet 2015 échoue

Il savait pouvoir disposer du soutien fort de l’agence anti dopage espagnole et de la police espagnole. Car déjà en juillet 2015, une opération avait été menée en collaboration, avec l’arrestation entre Sabadell et Font Romeu d’une voiture dans laquelle Genzebe Dibaba avait pris place, en route pour un camp d’entraînement à Font Romeu qui aurait dû durer plusieurs semaines.  Pourtant, finalement, à peine arrivée à Font Romeu, Genzebe Dibaba avait remis le cap sur la base habituelle, dans la banlieue de Barcelone.

L’opération n’avait pas débouché sur une prise de produits significatifs, mais Kyle Barber préférait positiver : « On a déjà collaboré avec eux. C’est plus facile. Ils ont vu qu’on a des bonnes données, des bonnes informations. Les gendarmes et douanes sont prêts à travailler avec nous. »

En parallèle de l’enquête policière, l’IAAF mène sa propre enquête, en questionnant les athlètes présents à Sabadell, pour qu’ils révèlent les informations qu’ils connaissent sur les pratiques de Jama Aden, et éventuellement, qu’ils admettent avoir absorbé des produits interdits. En attendant que les prélèvements effectués par les contrôleurs anti-dopage de l’IAAF parlent eux aussi…

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photo : D.R.