Le contrôle de Nesta Carter pourra-t-il être sanctionné ?

9 juin 2016

Le contrôle du Jamaïcain Nesta Carter effectué rétroactivement sur les analyses des JO 2008 pourra-t-il être sanctionné ? Rien n’est moins sûr…  De véritables vides juridiques existent dans ce dossier, essentiellement en raison du produit détecté, la Methylhexaneamine, comme l’explique Pierre Sallet, expert anti-dopage, assez peu optimiste sur l’issue de ce contrôle.

Nesta Carter à Moscou en 2013

Nesta Carter à Moscou en 2013

Le Methylhexaneamine est le produit mis en cause dans le contrôle positif du Jamaïcain Nesta Carter. En analysant les éléments, il apparaît difficile de comprendre pourquoi le produit est vraiment interdit, s’agissant d’un simple décongestionnant nasal. Et en parallèle, on constate une utilisation très répandue, et dans des sports très divers, foot, baseball, athlétisme, kayak… Pierre Sallet, expert anti-dopage au sein de « Athletes For Transparency », connaît bien ce produit, dont le statut sur le plan de l’anti-dopage a radicalement évolué depuis 2008. Pour lui, les vides juridiques importants du dossier devraient conduire à une absence de sanction du Jamaïcain Nesta Carter.

Après le Meldonium, un nouvel imbroglio juridique apparaît

Pierre Sallet avait lancé un avertissement en avant-première sur les problèmes qui allaient entourer le meldonium. Là encore, le chercheur se montre très prudent : « Pour les analyses rétroactives, le point important est de se positionner sur la liste de produits interdits effective au moment du prélèvement. Il se pose donc la question du positionnement du produit sur la liste en 2008. Le Methylhexaneamine faisait partie de la liste depuis 2004. Il est devenu une substance «  spécifiée » depuis 2011. Entre 2008 et 2016, la structuration de la liste a beaucoup évolué. Notamment pour les stimulants, on a deux classes de stimulants : la S6 a pour les stimulants non spécifiés et la S6 b pour les stimulants « spécifiés ».

Le Methylhexaneamine fait donc partie des stimulants « spécifiés » depuis 2011. Pour cette catégorie de produits des stimulants « spécifiés », la réglementation actuelle comporte un article mentionnant que « dans le cas où le contrôle porte sur des substances spécifiées et que le sportif peut établir l’absence de faute ou la négligence significative, la suspension peut aller au minimum d’une réprimande et au maximum d’une suspension de deux ans ». Cela signifie donc que pour cette substance, une simple réprimande peut avoir lieu sans qu’il y ait une suspension.

L’imbroglio juridique apparaît complet, comme le souligne Pierre Sallet : « En 2008, il n’existait pas la notion de « substance spécifiée ». Donc si l’on sanctionne sur la base de la réglementation 2008, l’athlète ne peut pas se justifier : le produit était interdit, donc il n’y a pas de justification possible. Mais entre 2008 et 2016, la réglementation a évolué, le produit a été classé en substance « spécifiée ». Premièrement car l’effet ergogénique n’est pas spécifiquement établi ou est assez light. Deuxièmement, car il peut exister des « accidents » liés à la prise de compléments alimentaires.

En résumé, si l’on se place en 2008, le produit est interdit, et une suspension doit être prise. Mais l’athlète peut argumenter que depuis 2008, la connaissance a évolué et qu’il refuse qu’on statue sur la règle 2008 en l’absence de la connaissance de la législation actuelle qui a évolué dans son sens. »

Une contamination par les compléments alimentaires est possible

Le Methylhexaneamine est un produit souvent retrouvé dans des compléments alimentaires, comme l’ont démontré plusieurs cas de sportifs concernés. C’est pour cette raison que le produit est maintenant inscrit sur la liste des substances « justifiées », ce qui permet de justifier une absorption à son insu : « Du point de vue de l’athlète, l’argument est tout trouvé de dire qu’en 2016, il est reconnu qu’une pollution accidentelle est possible par les compléments alimentaires.  De nombreuses études existent sur ce produit, et dans une étude récente de 2015, il est démontré que la Methylhexaneamine n’est pas détectable dans la majorité des espèces de géranium et les huiles qui en découlent. On considère souvent que le Methylhexaneamine est de l’essence de géranium, mais en réalité, cette étude démontre qu’en analysant du géranium, il n’est pas retrouvé du Methylhexaneamine : en fait, cette substance est retrouvée seulement dans le cas de fabrication d’essence synthétique, mais pas à l’état naturel.

L’athlète incriminé peut donc avancer deux explications sur la présence de Methylhexaneamine dans son échantillon. Il peut prétendre avoir absorbé un complément alimentaire qui annonçait contenir de la vraie essence de géranium, ce qui explique son contrôle. Mais l’étude de 2015 démontre que cet argument est erroné puisqu’en réalité, la Methylhexaneamine n’est pas présente à l’état naturel dans l’essence de géranium.

Il peut aussi expliquer qu’il a pris en 2008, un complément qui mentionnait de l’essence de géranium, mais qu’elle était en fait d’origine synthétique, c’est ce qui l’aurait pollué au Methylhexaneamine.

L’athlète peut donc expliquer avoir utilisé un complément alimentaire à l’époque, qui est devenu une substance spécifiée aujourd’hui, et exiger de s’appuyer sur la législation actuelle.

D’où un immense imbroglio. Malheureusement si c’est un dopé. Heureusement s’il ne l’est pas ! Car il faut toujours laisser le bénéfice du doute à l’athlète. »

Les laboratoires ont-ils tous les mêmes standards d’analyses ?

Pourquoi le Methylhexaneamine n’a-t-il pas été détecté à Pékin en 2008 et pourquoi est-il détecté maintenant à Lausanne en 2016 ? La question taraude Pierre Sallet, qui s’interroge sur les standards d’analyses des différents laboratoires anti-dopage à travers le monde : « Quand on parle de contrôles, les gens ont l’impression que tout est standardisé. Il est exact que c’est standardisé au niveau du prélèvement, et des analyses. Mais le choix des analyses effectuées sur un échantillon est libre.

Des questions se posent donc. Est-ce que ces échantillons ont déjà été analysés pour la recherche de stimulants en 2008 ? Si oui, ce contrôle positif montre-t-il que les méthodes de détection se sont nettement améliorées et qu’on arrive à détecter des choses qu’on ne détectait pas en 2008 ? Ou  bien, si le test n’a pas évolué depuis 2008, qu’il conserve la même précision, pourquoi le produit n’a-t il pas été détecté par le labo à l’époque alors qu’un autre labo le détecte maintenant ???

Si la recherche de stimulants a été faite en 2008, si le test n’a pas évolué, pourquoi est-il positif maintenant ? Car dans la durée, l’échantillon a plutôt tendance à se corrompre qu’à faire émerger les substances, et on a plus tendance à perdre les traces qu’à les voir évoluer.

Donc dans ce cas, trois hypothèses peuvent être présentées :

  • En 2008, l’échantillon n’a pas été testé aux stimulants. Pourquoi ? Sachant que pour le sprint, c’est le premier élément à regarder.
  • Le test a été fait, le produit non détecté en 2008, et maintenant il est détecté par le 2ème labo, en l’occurrence Lausanne a trouvé et pas Pékin.
  • Le standard du test a évolué, c’est plutôt positif pour la science que de réussir à détecter des traces d’un produit qui passait inaperçu avant.

Le problème des seuils de détection

Ce contrôle pose aussi le problème des seuils de détection des produits. Le Methylhexaneamine est une substance qui n’est interdite qu’en compétition. Si on détecte des micro-traces en compétition, il est toujours possible d’invoquer que la dose de X nano grammes démontre que la prise remonte à plusieurs semaines hors compétition.

Par exemple, pour le cannabis qui est interdit en compétition, si la prise est faite la semaine de repos, et qu’on détecte le produit dans la compétition, l’interdiction est tout de même prononcée. Mais il est certain que cela crée un petit vide côté défense pour attaquer cette notion de seuils qui n’existe par sur cette substance puisqu’on se contente de regarder si elle est détectée ou non.

Les vides juridiques sont énormes dans ce cas

Ce cas peut sembler très banal. Mais il ouvre plein de brèches : la législation qui a évolué, les standards des tests qui ont changé ou pas, les questions autour de la détection, de savoir s’il a été recherché, et si oui, pourquoi il est trouvé maintenant. Cela pose des questions sur les procédures à mettre en place avant de s’impliquer dans la rétroactivité de tests.

C’est une très bonne chose pour la lutte anti-dopage de ré-ouvrir des cas, et on sait bien que le stimulant est le produit à prendre pour le sprint. Malgré tout, il faut toujours se placer du côté du gars qui peut avoir pris un complément sans connaître la composition, mais qui n’avait pas l’intention de commettre une faute. C’est pour cela qu’il existe les substances spécifiées. En fait, l’athlète peut se considérer spolié : en 2008, le produit était interdit, mais maintenant, il peut démontrer qu’il l’a pris par erreur.

Ce cas est très différent de celui de l’auto-transfusion. Aujourd’hui, on ne sait toujours pas détecter l’auto-transfusion. Si on pouvait la détecter actuellement, ce problème de rétroactivité ne se poserait pas dans les mêmes termes : on pourrait argumenter qu’on sait maintenant la détecter, ce qui n’était pas le cas en 2008. Mais pour le Methylhexaneamine, la liste a évolué, favorablement à l’athlète. Juridiquement, il ne paraît donc pas possible de s’en tenir à la législation 2008. Contrairement à l’auto-transfusion, où l’on pourrait expliquer qu’un test n’existait pas en 2008, mais existe en2016.

Pourquoi utiliser ce médicament dans une optique stimulante ?

Le Methylhexaneamineest un décongestionnant nasal. Ce produit est utilisé dans le cadre du détournement. En France, « Sport Protect » est la structure de référence qui répertorie les médicaments dopants. Ils recensent 18 produits contenant de la Methylhexaneamine. Ils ne recensent pas les compléments alimentaires.

Le Methylhexaneamine peut être prescrit sous forme d’AUT. C’est une autre stratégie de défense possible pour Nesta Carter. Surtout que comme pour les corticoïdes, il est possible d’avoir une AUT a posteriori. Il est facile de dire qu’il se souvient qu’il était enrhumé, et que son médecin lui avait prescrit ce produit.

Les substances disparaissent au fil du temps

Sur les échantillons positifs des JO de Pékin, on a appris que deux échantillons B se révélaient finalement négatifs (*). Et il a été dévoilé que finalement, les échantillons se dégradent au fil du temps d’où la possibilité de voir apparaît beaucoup d’échantillons B négatifs. Pierre Sallet confirme ces informations : «C’est une réalité. Globalement la tendance est à la dégradation des échantillons, avec une fenêtre de détection de plus en plus courte. Sur de telles substances, il est clair et net qu’on n’a pas d’études sur la durée de détection de Methylhexaneamine. Il faudrait faire des analyses tous les 5 – 10 – 15 ans. Mais ce n’est pas fait. Cela pose aussi la question des révélations sur l’échantillon A effectuées avant l’échantillon B. »

Justement la sauteuse en hauteur Anna Chicherova a décalé jusqu’au 8 juin, date maximum acceptée, l’analyse de son échantillon B de Pékin pour confirmer ou infirmer le résultat positif de l’échantillon A. Est-ce pour que la dégradation soit plus importante ? Pierre Sallet explique : « Une notion de quelques jours ne me paraît pas importante. C’est plus une question de laboratoire. Elle peut choisir le laboratoire de Moscou pour son échantillon B ! »

Est-il fondé de ré-analyser les échantillons anciens ?

Ce cas très tendancieux jette un certain discrédit sur l’analyse rétroactive. Faut-il vraiment sortir les échantillons passés du frigo pour les examiner à nouveau ? Oui, rétorque avec vigueur Pierre Sallet : « Les analyses rétroactives sont une arme ultra efficace dans la lutte anti-dopage. C’est comme si dans une affaire policière, tu n’as droit qu’à un mois d’enquête, et qu’ensuite, l’enquête n’est plus possible… Pour moi, il n’y a que des aspects positifs aux analyses rétroactives. Mais faute de moyens et d’argent, il n’y a pas de réflexion suffisante sur les aspects juridiques. Dans le cas où l’athlète est bien armé légalement, parce qu’il y a beaucoup de chose en jeu comme dans ce cas, le fait qu’une analyse juridique précise n’a pas été effectuée en préambule pèsera lourd. Côté anti-dopage, l’’idée est plutôt d’attendre la réaction des avocats pour organiser ensuite la défense. Moi, je suis un pro-actif, et je suis favorable à définir une stratégie à l’avance pour de tels cas. »

 

Propos recueillis par Odile Baudrier

Photo : Gilles Bertrand

(*) Les échantillons du marcheur Denis Nizhegorodov et du rameur Alexander Kornilov