Polémique autour d’une intervention du médecin de la FFA auprès de l’AFLD

25 juin 2019

Le Docteur Jean-Michel Serra est-il sorti de son rôle en interpellant l’AFLD sur les contrôles anti-dopage d’Ophélie Claude Boxberger ? Un mail adressé par le directeur du service médical de la FFA jette le trouble, d’autant que la jeune femme ne dissimule pas leur relation de très grande proximité. L’embarras est grand à la FFA.

Ophélie Boxberger (photo Facebook O.B.)

La rumeur circulait depuis la fin avril. Celle d’un mail adressé par Jean Michel Serra, directeur du service médical de la FFA, à l’Agence Française Anti-Dopage pour questionner sur les contrôles d’Ophélie Claude Boxberger. Cette information ne pouvait que susciter moult questionnements, d’autant qu’il s’y ajoutait le bruit d’une relation de très grande proximité entre la jeune femme et le médecin fédéral.

Début mai, dans l’interview consacrée à Patrice Gerges, le DTN de la FFA, (publiée le 5 mai) lui était posée la question de son point de vue sur la relation d’un.e athlète de l’Equipe de France et des cadres techniques, et médecins fédéraux. Celui-ci répondait : « J’ai été informé de situations préoccupantes. J’attends de rentrer en métropole pour pouvoir gérer ça. En tout cas, pour poser des questions. » Et à la question de savoir si cela peut poser interrogation sur l’impartialité de ces personnes par rapport à certains process, de sélection, de secret médical, de protection, sa réponse était sans ambiguïté : « Quand on est dans une relation de proximité trop forte, et qu’on a un rôle assez important dans le fonctionnement fédéral, cela pose question. Surtout si les personnes se cachent pour ça ! »

Ophélie Claude Boxberger, très proche de Jean Michel Serra

Aucun nom n’était cité. Pourtant juste après la parution de cet article le 7 mai, Ophélie Claude Boxberger prenait contact pour me questionner. Elle m’affirme alors : « Des gens m’ont appelée, on parle de toi, c’est toi qui a une relation avec le médecin. Plein de gens m’ont dit que c’était moi. Ils ont fait l’amalgame. »

La longue conversation de ce 7 mai dévoile une situation étrange, où OCB admet une relation de grande proximité avec Jean Michel Serra : « J’ai fait des hémorragies gastriques. Ca a commencé au Mans puis aux Europe. J’ai fait une contre-perf. Je suis malade. Ca ne se soigne pas bien. Jean Michel m’aide, il est très proche de moi. Je ne suis pas en couple avec  Jean Michel, il est marié, il est à Salon de Provence. Mais nous sommes très très proches. »

C’est ainsi qu’au Championnat de France de cross de Vittel le 10 mars, Ophélie Claude Boxberger était venue en spectatrice, accompagnée par Jean Michel Serra, qui venait de passer quelques jours chez elle, près de Montbéliard, pour la remettre sur pied. Car la jeune femme traversait un passage difficile, après sa contre performance des Europe de Glasgow, en proie à des problèmes de santé, et contrainte à annuler ses vacances à l’Ile Maurice suite à un retard d’avion.

Trop de contrôles anti-dopage pour Ophélie ??

Durant cet entretien mené le 7 mai, Ophélie admet spontanément que Jean Michel Serra a pris contact avec Damien Ressiot, le directeur des contrôles à l’AFLD. Son explication est très simple : « J’avais énormément de contrôles. Par exemple, après les 20 km de Paris, j’en ai eu un la veille, un autre après l’arrivée, et le lendemain matin, un inopiné. J’en avais parlé au médecin Equipe de France. J’avais vu ton article sur le nombre de contrôles et constaté que j’ai plus de contrôles que les autres. Je lui avais dit. Il avait eu Damien Ressiot au téléphone pour une toute autre histoire, et il lui avait posé la question. J’ai eu Ophélie Claude Boxberger, elle m’a posé la question Pourquoi autant de contrôles anti-dopage ? »

Ophélie Claude Boxberger me contactera à nouveau le 13 juin, et donnera encore plus de détails : « Au mois d’octobre, j’ai eu 5 contrôles en 3 jours. Yoann Kowal aussi s’est plaint. Il n’y a pas que moi. Parfois, ils s’acharnent sur des athlètes, sans raison justifiée, où ils font 50 contrôles en 1 semaine. Moi, après les 20 km, je suis contrôlée après la course, le lundi matin en inopiné à mon domicile. J’ai déjà des soucis car je perds du sang, je suis tout le temps anémiée. Quand tu fais du demi-fond, tu as les hématocrites dans les chaussettes. Et on te reprend du sang pour les contrôles. C’est de l’acharnement. Moi, je cours beaucoup, je suis beaucoup contrôlée, c’est normal. Mais quand tu es encore contrôlée, tu te dis Est-ce que l’AFLD ne fait pas de l’acharnement sur certains athlètes ? »

C’est ainsi, selon elle, que Jean Michel Serra avait pris l’initiative de prendre contact avec l’AFLD pour évoquer son cas. A son insu, soutient-elle : « Je n’ai pas dit à Jean Michel d’appeler à l’AFLD ».

Jean Michel Serra justifie son intervention par de l’inquiétude

Jean-Michel Serra, lui, se refuse à répondre à mes appels depuis plusieurs semaines. Il a répondu par un simple SMS à ma demande d’interview le 13 juin ne pas être informé d’une éventuelle sanction administrative de la FFA, et ensuite, est demeuré silencieux à mes SMS et appels téléphoniques.

C’est dans les colonnes de l’Est Républicain qu’il a fait part de sa version sur cette affaire : « « Mon courrier, envoyé au directeur du département des contrôles de l’AFLD (NDLR : Damien Ressiot), était destiné à échanger avec le médecin de l’agence pour préserver le secret médical et la confidentialité. Cela me semblait normal et logique. J’aurais aimé mettre les choses à plat, exposer une problématique de santé, apporter des réponses sur d’éventuelles variations biologiques dues par exemple à des stages en altitude ou des séjours en tente hypoxique (1) et des entraînements en hypoxie sévère. Ma démarche concernait Ophélie Claude-Boxberger, mais aurait été la même avec n’importe quel autre athlète de l’équipe de France. »

Pour Jean-Michel Serra, cette démarche s’inscrivait ainsi parfaitement dans le cadre de son travail d’encadrant médical des meilleurs athlètes français. Selon nos informations, la formulation du mail était effectivement très prudente, soulevant des questions sur les raisons biologiques pouvant inciter l’AFLD à effectuer plus de contrôles sur la jeune femme et aussi sur les problèmes particuliers de santé qu’elle rencontre, en insistant également sur sa grande fragilité psychologique.

Toutefois, avec 15 contrôles subis en 15 mois, le nombre n’apparaît pas particulièrement excessif, et il semble aussi peu légitime d’estimer qu’un prélèvement de 5 à 10 cc pour le contrôle anti-dopage puisse accroître les problèmes d’hémorragie gastrique rencontrés par Ophélie, comme me l’ont confirmé des experts anti-dopage, étonnés qu’un médecin se trouve inquiet par ce contexte.

Une sortie de route en raison de liens privilégiés ???

Autant de questions qui n’ont pu qu’alimenter l’idée d’une « sortie de route » par le médecin, en raison de ses liens privilégiés avec l’athlète. Et cette situation n’a pas manqué de susciter de nombreuses questions au niveau de la FFA, avec la rumeur que Jean Michel Serra aurait été convoqué par Souad Rochdi, la Directrice Générale, pour l’évoquer, et il était même évoqué la possibilité d’une sanction administrative.  

Une information que Souad Rochdi ne souhaite pas confirmer. La rencontre du 11 juin serait à replacer dans un cadre beaucoup plus général : « Je ne peux pas parler de sujets liés à du droit privé, car c’est dans le cadre de son employeur, et de sa relation avec la direction générale. C’était un point à date, comme je le fais régulièrement depuis que je suis à la direction, pour accompagner l’ensemble des directeurs. On a échangé sur plein de choses. Là, on prépare Doha. »

Pressée de questions sur l’intervention étonnante de Jean Michel Serra auprès de l’AFLD, Souad Rochdi avait alors eu cette phrase : « Ce n’est pas un problème d’intervention. Moi, je dis que si c’est dans son cadre de médecin des Equipes de France, il ne me semble pas que ce soit un problème. C’est ce que je dis. Si c’est dans son cadre de suivi de l’athlète. »  Mais elle réagissait avec force sur l’aspect lié au nombre de contrôles : « Dans le cadre de son contrat à la Fédération, il n’a pas le droit de demander à diminuer le nombre de contrôles. Est-ce que c’est ce qu’a fait Jean Michel Serra, en fait ?? Je n’en sais rien. »

Pas de faute majeure, pour le moment

Une ignorance pour le moins dommageable pour la numéro 2 de la FFA, tant de tels faits peuvent vite apparaître comme des dérives au niveau de l’anti-dopage. Toutefois, Souad Rochdi n’éludait pas qu’une suite puisse apparaître à cette affaire : « Pour moi, aujourd’hui, dans le cadre de son contrat, il n’a pas fait de faute majeure. Sauf si on apprenait des choses contraires. Et là, on prendrait nos responsabilités. Dans le cadre de son contrat, et du règlement intérieur de la Fédération. Mais à ce jour, je ne peux pas dire qu’il y a une information précise sur ce qu’il a fait pour déroger à son contrat. Ca va peut-être venir. Je vais en parler à André Giraud, qui connaît l’information. »

Quant aux bruits selon lesquels l’intervention de Jean-Michel Serra se serait également exercée au niveau des suivis longitudinaux d’Ophélie, qu’il aurait voulu superviser lui-même, c’est le Docteur Depiesse, justement responsable des suivis, qui m’a fourni une réponse précise : « Le suivi médical de l’athlète est de ma responsabilité et il n’y a jamais eu depuis douze ans que j’en ai la responsabilité la moindre protection mais surtout et toujours la prise en charge  de la santé de nos athlètes dans une relation duelle médicale de confiance. Mme Ophélie Claude –Boxberger fait partie de ce suivi, elle est à jour de son suivi réglementaire et son cas est géré dans la même transparence entre elle et nous pour la protection de sa santé que tous nos autres athlètes. Je vous prierai de ne jamais confondre le suivi médical fédéral dans un but de préservation de la santé de nos athlètes et un suivi de dépistage du dopage telle que d’autres instances du sport chargées de la lutte contre le dopage  réalisent avec les passeport biologiques entre autres. »

Les semaines à venir livreront très certainement d’autres éléments sur cette affaire, suivie avec attention au niveau l’AIU, l’instance IAAF chargée de l’anti-dopage mais aussi de l’éthique, et responsable à ce titre de la transparence des interventions des divers acteurs de la FFA.

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photo : D.R.