Le spectre d’Alexandre Rachide plane toujours sur Rimou

26 janvier 2017

De 1976 à 1996, les Courses de Rimou animent cette petite bourgade en accueillant les meilleurs coureurs français encouragés par des milliers de spectateurs. Mais un coureur plus que tous les autres a marqué cette course et le souvenir des villageois qui l’ont hébergé. Il s’agit du très énigmatique Alexandre Rachide, champion de France de marathon en 1988. Nous avons tenté de percer le mystère.

J’ai tripoté cette photo pendant tout le voyage. De petit format, aux bords crénelés, où le noir et blanc se noie dans le sépia. Les personnages se distinguent difficilement. Il faut plisser les yeux pour  en saisir les détails. A gauche, ce doit être le maire de la commune, béret sur la tête, drapeau tricolore à la main. A ses côtés, les notables du village. Ils portent des redingotes. Eux aussi sont chapeautés, ils ont les mains dans les poches, ils ont le regard tourné vers le premier magistrat de la ville. Sur les côtés, deux gendarmes encadrent une quinzaine de mioches, le corps penché en avant à simuler le départ d’une course. La plupart porte un short mais pour le reste, ils ont gardé la chemise blanche du dimanche boutonnée haut, pour certains la petite cravate. Au dos, la photo n’est pas datée mais il est mentionné « Rimou, page 6 ».

En lâchant le volant de la main droite et en balayant maladroitement la photo de l’index, Loic Rapinel précise « là, à droite, en blanc, tu vois, c’est moi et à gauche, c’est mon père».

Loïc Rapinel

Loïc Rapinel

Entre Rennes et Rimou sur cette départementale 175, Loic Rapinel conduit sec. La route est humide, de gros grains s’abattent en rafales sur la chaussée. Les collines tendent la joue pour se faire fouetter. Entre deux ondées, le soleil caresse l’échine d’une campagne morcelée.

En début d’après midi, nous nous étions donnés rendez vous au café Bulle sur la place principale de Pacé. Il était arrivé le blouson à peine fermé malgré un froid vif pour me tendre une enveloppe en guise de bienvenue « tiens, c’est pour toi ». A l’intérieur, en vrac, des clichés noir et blanc, sans ordre apparent, pour la plupart pris par le studio Jean Luc Barbelette à Tremblay. Des images au grain satiné, aux contrastes marqués, des départs de course au pied de l’église, dans la rue principale de Rimou, des visages connus, Fernand Kolbeck et Jean Paul Gomez sur leur fin de carrière, les bretons Jean Luc Paugam et Joël Lucas, l’équipe de Djibouti au complet avec le trio Salah, Robleh, Charmake et au centre Omar Abdillahi avant qu’il ne devienne légionnaire. Sur l’une d’entre elle, je reconnais la grande silhouette d’Yves Seigneuric et son tee-shirt Spiridon. A trois têtes du grand moustachu, sur la droite, le visage d’Alexandre Rachide se devine.

Les courses de Rimou, c’est toute l’histoire de Loïc Rapinel, un enfant du pays, qui à partir de 1976, intègre l’organisation de cette course de village créée par un instituteur Michel Romé et organisée chaque année le week-end du 15 août à l’occasion du Pardon. « Je prenais un mois de congés, je revenais de Grenoble pour organiser la course ».

Sur cette route du Mont St Michel, quarante cinq minutes sont nécessaires pour rejoindre ce gros bourg. Le trajet passe vite. J’ai déjà laissé l’empreinte de mes doigts sur la gélatine de chacune des photos. L’imaginaire prenait le dessus. A l’approche du village, sur la gauche, on aperçoit la flèche du clocher qui émerge au-dessus du coteau. Loic Rapinel de dire « Rimou, c’est en hauteur dans un trou ».

Le bourg ne compte que 345 habitants contre 500 dans les années soixante. Même en ce samedi après midi, il n’y a pas âme qui vive. Le vent est crissant, mordant, les cheminées tirent à plein. Nous nous garons devant le café – épicerie – billard. Il s’agit d’une affaire de famille tenue par la nièce de Loïc, le seul commerce que l’exode n’a pas fait plier. L’arrière grand-mère Emilie tenait déjà l’enseigne. La scierie Roussel a, quant à elle, fermée il y a trois ans alors que l’école Victor Chapelière a sauvé ses murs. Quant à la mairie, jusqu’à quand accueillera-t-elle les administrés de cette bourgade agricole ? En 2016, aucun mariage n’y a été célébré, un seul est prévu en 2017.

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Au milieu de la place de l’église, la petite photo sépia à la main nous sert de boussole magnétique pour cadrer le décor d’alors, de ces courses organisées le jour de la procession et des pains bénis. Loïc remet le son « le car podium, il était là », il remet en lumière, le noir et blanc reprend de la couleur, ces milliers de spectateurs massés le long de l’église, les hommes en chemise à carreaux, les femmes en robe à fleurs. Sur la chaussée principale, ces coureurs par centaines, un peu chevelus, un peu gras, sous leur débardeur à résille et à fines bretelles, l’ancien organisateur raconte « nous avons eu jusqu’à quatorze nationalités », des Anglais, des Belges par cars entiers pour partager une certaine idée de la course à la française, d’une fête à la bretonne pour laquelle tout un village s’investit. Il n’y a pas un paysan du canton qui n’héberge pas un coureur, il n’y a pas une famille qui n’ouvre pas sa porte à ces coureurs venus d’Algérie, d’Amsterdam, d’Ecosse. Ce sont les années Spiridon. A Rimou, le slogan de l’époque prend tout son sens « la perf d’accord, la fête d’abord ».

« Je me souviens, l’étage de la maison s’était transformé en mosquée ». Nicole Pairé habite la maison derrière l’épicerie. Elle nous reçoit, les albums souvenirs déjà sur la table. Elle est maire de Rimou depuis deux mandats et sœur de…Loïc. Elle aussi avec son mari, cadre retraité de chez Citroën, ils se sont mobilisés pour que cette fête soit un succès. Chaque été, elle laisse les clefs sous le pot de fleur. Vient qui veut, s’installe qui veut. L’équipe de Djibouti y séjourne, le Gallois Dick Evans également, l’un des vainqueurs de la course. Des jumelages informels se forment, des liens d’amitié naissent, des voyages s’organisent pour rendre le change. Un groupe folklorique est même formé, l’instituteur à la bouèze, l’épicière au violon, un jeune à la bombarde pour chanter et danser les polkas du pays Gallo. On y court nullement le cacheton et pourtant, toute cette joyeuse bande, par le ouïe dire, se retrouve l’été dans cette bourgade endimanchée où la messe est même sonorisée dans la rue principale. Les Kolbeck, les Chauvelier y ont couru, mais un nom, un seul, a marqué le souvenir des villageois, elle bouleversa la vie de Loïc Rapinel, il s’agit de Alexandre Rachide. Voilà pourquoi nous étions à Rimou sur cette place de l’église ventée à écarter les bonnes des mauvaises herbes dans la broussaille des souvenirs. Retrouver la trace d’un coureur dans le trou béant de l’oubli, où la vérité se noie dans l’imaginaire des racontars, des tuyaux percés, des supputations. Un homme dans l’errance, un vagabond dit-on, insaisissable, une ombre ici et là, furtive. Il se raconte le pire. Un homme secret jusqu’à l’ivresse. Qu’en était-il vraiment, vingt ans après une carrière anarchique, trente et un marathons en dix ans, 20 sous les 2h 20’, enrichis d’un record à 2h 12’52’’ en 1990 et de dix victoires dont un titre de champion de France à Tours en 1988 ?

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Loïc Rapinel alors militaire rattaché à l’école des Pupilles de l’Air de Grenoble, est en contrat pour deux ans à Djibouti comme assistant du maître Frassinelli, lorsqu’il découvre le jeune Alexandre dont le patronyme est Abdoul Rachid Mohamed « à quatre heures de l’après midi, nous avions footing, les Djiboutiens se rajoutaient à nous à tous les coins de rue ».

Ce militaire formé par René Pellegrin, il fut l’entraîneur de Jean Claude Nallet, a déjà une bonne expertise de l’entraînement. Il a du nez. Il voit en ce jeune à la mine boudeuse, le futur Ahmed Salah tout au moins son équivalent. Nous sommes en 1979.

L’été suivant cette rencontre, le militaire propose au jeune Abdoul, il n’a que 15 – 16 ans de venir courir en France les Courses de Rimou. Il lui réserve une place dans le Transal qui, l’été, ramène les troupes sur le continent fuyant la fournaise de ce territoire, chaudron et écume volcanique de la Corne de l’Afrique. Cette anecdote, Loïc ne l’oubliera jamais, elle est cramponnée à sa mémoire : « A l’aéroport, Alexandre  est venu me chercher « il y a mon père qui veut te voir ». L’homme se tenait debout à l’ombre d’un palmier, un chevreau attaché à l’arbre, une boîte en fer remplie d’eau à ses sabots. « Le cabris, il est pour toi ». « Je lui ai dit merci » mais le cabris est resté au pays, Abdoul s’envole vers l’inconnu d’une France dont il ne connaît rien.

Il reste quelques semaines, loge chez Alain Jamet, un paysan au grand coeur. Il remporte la course chaussé de tongs en plastique qu’il jette pour finir pieds nus. Les spectateurs sont médusés. Sur le podium, on lui glisse une couronne de lauriers, Mohamed Rachid est surnommé « le magnifique ».

Il repart dans son pays natal. Il y reste peu de temps car le père l’envoie trois ans à Djeddah en Arabie Saoudite dans une école coranique « je me souviens, je lui envoyais les revues Spiridon. A l’arrivée, les autorités découpaient toutes les photos représentant des femmes ».

« Son potentiel était exceptionnel, ce fut un gâchis »

Trois années passent. On sonne à la porte de Loïc Rapinel « je veux faire ma vie en France ». Le jeune Abdoul Rachid est dans l’embrasure de la porte, il annonce « je veux devenir français ». Né dans cet ancien territoire des Afars et des Issas, la loi le lui permet. C’est ainsi qu’il s’installe dans l’école des pupilles de l’Air où Loïc Rapinel a formé un petit groupe d’entraînement. Il y a les frères Lonjou, Alain, Christophe et Patrick, Bertrand Itsweire, il restera une année, un jeune Ethiopien Ahmed Amin qui a fui la dictature Mengistu. Contacté, Patrick Lonjou qui fut champion de France de cross junior au Touquet en 1978, se souvient : « Il était très simple dans sa façon de vivre, il avait juste un sac. Il avait appris à vivre modestement. Il était également très secret, très solitaire. Il courait à sa façon, il pouvait tourner 3 heures seul à Bachelard ou le long du Drac ». Ce descriptif est corroboré par Loïc qui a compris que ce jeune homme, il se fait désormais appeler Alexandre, ne rentrera jamais dans le moule « un jour je reçois un coup de fil d’un copain. Il me dit : «je viens de voir Alexandre sur le pont de Voreppe ». Ca devait lui faire une sortie de 60 kilomètres. Après cela, il pouvait rester trois jours au lit ». Chez Loïc Rapinel, il y a cette idée romantique de vouloir tendre la main, de donner « je me souviens, il avait refusé de venir avec nous en stage en Corse à Campo dell Oro. Je lui avais laissé un billet sur la table pour payer ses repas. Lorsque nous sommes revenus, le billet était resté à sa place. Le lendemain dans son sac, je découvre qu’il était rempli de paquets de nouilles. Il ne voulait être redevable de rien. Je me souviens, il avait même refusé un contrat Nike en prétextant « après je ne serai pas libre ».

Cela rejoint les propos tenus par Gwénael Le Gars, un négociant en meubles africains, ancien hurdler et entraîneur au VLAC avant que ce club ne devienne le Racing Club Nantais : « j’avais une certaine expérience de la Corne d’Afrique, j’allais chaque année dans la vallée de l’Omo, je me suis donc rapproché naturellement de lui lorsqu’il arrive au club en 1987. Pour moi, il restera toujours une énigme. Il se livrait peu. Nous étions toujours déstabilisés par ses réponses ». Il participe à son installation au FJT de Nantes. Sur sa fiche d’inscription, il écrit comme profession « sportif ». « Son potentiel était exceptionnel, ce fut un gâchis » explique l’entraîneur de demi-fond « nous nous étions aperçus qu’avec un titre de champion de France, il pouvait prétendre à un emploi protégé à la SNCF. La réponse du marathonien est sans surprise «  je suis d’accord si on m’accorde un demi-salaire mais je ne veux pas travailler ».

Alexandre Rachide au Marathon de Lyon en 1985 (photo G. Bertrand)

Alexandre Rachide au Marathon de Lyon en 1985 (photo G. Bertrand)

En 1985, il dispute son premier marathon, le 24 mars à Lyon qu’il termine cinquième en 2h 17’49’’. Puis il enchaîne avec Paris, le 11 mai, quatrième en 2h 16’55’’ après avoir allumé la mèche au nez du grand Boxberger. Puis il court Annecy et Montréal. Au Canada, il revient avec 3000 dollars en poche, cinquième en 2h 15’55’’. Le 29 septembre, il termine second du championnat de France des 25 km à Divonne les Bains. Il est déjà écrit qu’Alexandre Rachide ne sera jamais communiant dans les chapelles de l’orthodoxie du marathon. En 1988, il dispute neuf marathons en cinq mois, c’est l’année de son titre de champion de France à Tours où les perdants polémiquent sur sa vraie ou fausse nationalité. Alexandre Rachide est bien Français. Ils n’ont plus qu’une seule excuse pour expliquer leur défaite, la chaleur caniculaire qui aurait profité à l’ex Djiboutien. On trouve toujours de mauvaises excuses. En 1990, il enchaîne une nouvelle fois neuf marathons, c’est l’année de son record, 2h 12’52’’ à Puteaux, il empoche 4500 dollars. Sa fin de carrière est plus chaotique, son dernier marathon serait celui disputé le 6 août 1995 à St André des Eaux en 2h 36’21’’. La porte se referme, c’est là que débute la seconde vie d’Alexandre Rachide, veuf de la course à pied, nomade sur cet axe Nantes – Rimou.

affiche rachideCar son point d’attache restera longtemps ce petit village breton où « le magnifique » trouve des amitiés, des repères, un toit pour dormir ici et là. Jacques Parlot, l’ancien instituteur et secrétaire de mairie, est de ceux-là « je l’ai accueilli naturellement dans ma classe de CM1 – CM2. Nous n’avions pas d’autorisation pour l’intégrer, il était comme un auditeur libre. Il occupait ses journées. Je me souviens, il était d’un caractère très affirmé ». Nicole Pairé, la sœur de Loïc, lui ouvre sa porte, son coeur elle aussi « parfois nous étions deux ans sans le voir. Il arrivait toujours avec un cadeau. La dernière fois, il nous a offert un awalé en bois exotique, un jeu africain. On ne savait jamais comment il venait, en stop, à pied, à vélo. Il ne fallait surtout pas lui poser cette question. Il détournait toujours la conversation ».

A Rimou, il se lie d’amitié avec Alain Dubois, employé au centre de tri postal de Rennes. C’est un célibataire endurci. Il vit seul avec sa vieille mère dans une modeste maisonnette adossée à un vieux corps de ferme. Un gars généreux à solder son âme. Loïc se souvient « le jour où j’ai quitté l’armée à Grenoble, il est arrivé sans rien dire à mon pot de départ avec un tonneau de cidre pour fêter ça ». Cet Alain, qui boit peut-être plus que raison, donne des coups de main, il a le cœur sur la main. Lorsque Alexandre gagne une voiture, c’est le premier prix offert au vainqueur du marathon de Lille qu’il remporte le 2 septembre 1990, c’est Alain qui prend le volant d’un camion plateau pour aller chercher la Fiat Tipo. C’est encore Alain qui le persuade d’acheter une maison avec ses gains de course sur la commune de Vieux Vy à quelques kilomètres de Rimou.

Avec Loïc Rapinel, nous décidons de retrouver la maison. Ses propres souvenirs sont vagues, dilués. Nous nous égarons sur ces petites routes tortueuses. Nous stoppons finalement chez une vieille tante. Nous frappons à la porte de la véranda. Odette nous ouvre. Patrick Juvet chante à tue tête dans une pièce de côté.  « Il faut demander au rouquin, il est marié à Paulette une fille de Rimou ». Demi-tour, nous reprenons la route du Haugeard puis celle du Haut Guillac. La maison, elle se distingue facilement, à notre gauche, à l’amorce d’un chemin de terre conduisant chez le rouquin. Le toit s’est effondré, il ne reste qu’un pignon. Au sommet de la cheminée, une vieille antenne en forme de râteau nargue les esprits, les pies et les corbeaux. Les épineux, les ronces en autodéfense, font barrage aux intrus qui se risqueraient à s’introduire à l’intérieur. A l’arrière, par un fenestrou, on devine la construction d’un petit mur en parpaing destiné sans doute à isoler une pièce de vie. Il n’y a rien de solennel, il n’y a rien à décortiquer, nous ne parlons pas, il y a juste à supposer, Loïc de laisser échapper « c’est incroyable »

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Le tour du propriétaire est vite fait. Il n’y a pas le moindre indice d’un fragment de vie. Nous cognons à la porte de la maison attenante, la maison de Robert le rouquin. L’homme nous reçoit dans sa cour jonchée de détritus, de vieux cageots, de bouteilles vides. L’homme corpulent, bien bâti, est d’abord méfiant. Il fut gardien de cimetière. Parmi les morts, on apprend l’art du silence. Puis il raconte « j’avais un chien, je l’entendais aboyer. Je savais que Rachide venait d’arriver. Il était comme invisible, il arrivait la nuit, il repartait la nuit. Il venait à pied, en courant, 38 km ça fait pour venir de Rennes ». Le coureur de fond passe parfois une soirée chez son voisin. Ils font griller des sardines. Mais il avoue « Il était réservé mais il avait de l’instruction. Il n’aimait pas qu’on lui pose des questions ».

Nous rentrons sur Rimou. Au passage, au fond d’un vallon, nous stoppons chez Alain Dubois. Les volets sont clos, la maison a été mise en vente. Celui-ci est décédé il y a deux ans « c’était un fêtard, il a payé la note » précise mon chauffeur. Les Rapinel ont espéré la présence d’Alexandre aux obsèques. Il n’est pas venu. Pourtant quelques mois avant ce décès, les deux hommes s’étaient retrouvés, Alain se savait condamné. Il pleurait. Il voulait une dernière photo de lui avec le « magnifique ».

J’ai pensé que Nouredine Sobhi pouvait être la personne clef pour débloquer une entrevue avec cet homme rongé par la méfiance. Plusieurs fois, on me conseilla de me rapprocher de cet ancien marathonien sélectionné olympique en 1988 , 2h 13’43’’ sur marathon, aujourd’hui brillant manager d’une chaîne de magasins éponyme. Il fut inflexible : « Il demande que sa vie privée soit respectée. Il nous échappe. Il ne souhaite pas répondre à des questions qui l’obligeraient à se dévoiler. Pour ma part, parler en son nom, ce serait une faute morale ».

Loïc lâche « Alexandre, c’était un papillon ». Papillon de jour, papillon de nuit, à dissimuler sa vie

En février dernier, il y a tout juste un an, Loïc Rapinel l’entrevoie à la sortie de la salle couverte Pierre Quinon nouvellement construite à proximité de l’hippodrome, dans les quartiers Nord Ouest de Nantes « je lui ai demandé son téléphone. Il m’a gribouillé des chiffres. Bien entendu, ce numéro était faux ».

A Nantes, Lahcen Mazhigi, un prof de maths impliqué dans la vie du Nantes Etudiants Club lui a tendu la main pour l’intégrer à plusieurs reprises dans cette structure club. Il refusa. La dernière fois que les deux hommes se sont vus, c’était à l’occasion du Trail Urbain de Nantes. Lahcen Mazhigi lui posa la question « accepterais-tu l’idée d’une interview pour retracer ta carrière ». Alexandre Rachide a répondu « non ».

Nous rentrons sur Rennes. J’ai rangé les photos noir et blanc. Je tiens mon cahier noir serré sur mes genoux. Je l’ai couvert de notes. Plus les pages se sont noircies plus le personnage s’est défilé, plus il s’est dérobé, insaisissable, impénétrable. La nuit tombe. Loïc lâche « Alexandre, c’était un papillon ». Papillon de jour, papillon de nuit, à dissimuler sa vie. A ne donner que trop peu à ceux qui lui ont offert de l’amitié, de la tendresse. C’est un naufragé volontaire. Il veut la paix, le silence pour carapace, il vit de rien, il n’a pas à rendre de comptes. Quelques minutes plus tôt, sur le départ, Nicole Pairé nous avait salués en lâchant « il est peut-être heureux ainsi ». En remuant les souvenirs, les doutes s’installent toujours.

>Texte et photos Gilles Bertrand – photos noir et blanc archives Courses de Rimou (Loïc Rapinel)