Le cheveu, outil anti-dopage du futur ?

4 mai 2020

Pascal Kintz compte parmi les experts mondiaux du « cheveu », dans le cadre d’affaires judiciaires. Le Strasbourgeois intervient régulièrement dans des affaires de dopage, et l’on retrouve son nom dans la défense de Richard Gasquet, Djamel Bourras, ou plus récemment de Jarrion Lawson. Le toxicologue plaide pour une utilisation élargie de cette technique dans tous les cas de dopage.

1 centimètre = 1 mois. L’équation résume les informations qu’une analyse de cheveux peut apporter pour révéler les produits ou médicaments absorbés.

Pascal Kintz a peaufiné sa méthode depuis près de 35 ans à travailler comme expert en médecine légale, biologiste au laboratoire des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, et patron de X-Pertise consulting, sa société de la banlieue de Strasbourg. C’est au début des années 90 que le laboratoire de Strasbourg a introduit l’analyse du cheveu comme outil de médecine légale. Une technique, m’explique-t-il, qu’il a appris des Allemands, pour détecter l’usage répété de produits stupéfiants dans le cadre d’affaires judiciaires.

Comme il le rappelle, les premiers travaux de cette technologie reviennent aux Américains, fin des années 70, soucieux de repérer à leur retour les soldats devenus adeptes de l’opium et héroïne durant la guerre du Vietnam. Les produits apparaissent plus faciles à extraire dans le cheveu, milieu solide, que dans l’urine ou le sang. La méthode s’élargira au fil des années, pour identifier héroïne, cocaïne, ectasy, amphétamines, cannabis, et devient une obligation imposée aux Etats-Unis à de nombreuses professions dans divers domaines : transports, pilotes, banques, énergie, casinos…  

Le cheveu, analysé pour les affaires de viols

En parallèle de cette surveillance au travail, la justice est devenue friande de telles analyses, et le recours aux cheveux remonte à 1995 en médecine légale. Elle est devenue un must dans les affaires de soumission chimique, dite drogue du violeur, depuis 2002-2003. La dissection du cheveu est souvent nécessaire pour les Assises. Les magistrats, français comme dans le monde entier, ont compris son intérêt pour documenter un usage répété de produits. Plus de 200 laboratoires, six en France, sont compétents pour une telle analyse. Dans certains pays, le permis de conduire se doit d’être restitué si le cheveu décèle alcool ou cannabis. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, l’Autriche, la Suisse, sont des adeptes.

La France demeure à la traîne. Au grand dam de Pascal Kintz, qui aimerait voir le cheveu reconnu à sa juste valeur comme outil de justice. Mais aussi dans le domaine de l’anti-dopage. Où le cheveu peut se révéler précieux pour confirmer ou pas un contrôle positif.

Djamel Bouras, premier sportif défendu par Pascal Kintz

C’est par le hasard d’une rencontre que le pharmacien strasbourgeois a compris l’intérêt de cette méthode pour l’anti-dopage. Celle avec Djamel Bouras, positif à la nandrolone. L’expert propose au judoka d’aller voir dans ses cheveux, pour conclure qu’il n’y a pas eu d’utilisation répétée de l’anabolisant.

D’autres sportifs inquiétés par les autorités de l’anti-dopage font alors le voyage jusqu’à Strasbourg, pour le prélèvement d’une mèche, avec l’espoir d’être eux aussi innocentés. Après Djamel Bouras, ce sera le tour de Christophe Dugarry, Mamadou Sakho, Richard Gasquet… Une mèche de cheveux a aussi fait basculer les verdicts pour Gil Roberts, ou plus récemment, le sauteur en longueur Jarrion Lawson. Sans oublier aussi son implication dans l’affaire Christopher Froome.

Alors, Pascal Kintz joue-t-il plutôt dans le clan de la défense de l’athlète ? Un peu gênant pour celui qui avait accepté en 2015 le poste de directeur du laboratoire de l’AFLD, avant d’y renoncer quelques semaines plus tard.

Mais vrai, admet Pascal Kintz. Car il n’est sollicité que lorsqu’un avocat ou sportif cherche des arguments en faveur de son client. Du coup si l’expert confirme le cas positif, l’avocat se garde bien de produire cet avis contre-productif !

Et n’est pas Pascal Kintz lui-même qui va communiquer sur ces résultats négatifs. Tout simplement parce qu’il est rémunéré par l’avocat ou le sportif, et du coup, soumis au secret professionnel. Les avocats anglo-saxons, spécialistes de l’anti-dopage, ont bien compris le système, et le sollicitent systématiquement. Comme Paul Greene, conseiller des plus grands dopés, qu’on a retrouvé aux côtés de Jarrion Lawson, Asafa Powel, Sherone Simpson, ou du footballeur Paulo Guerrero…

Une analyse réservée aux riches ??

Justement, l’expert est-il réservé aux « riches » ? Oui, et non. Une analyse de cocaïne coûte entre 600 et 800 euros. Mais dans le cas de Christopher Froome, c’est une somme de 30.000 euros que Pascal Kintz a demandée pour livrer une analyse dont il refuse de donner ses conclusions. Tout en soulignant : « Les honoraires des avocats se sont montés à 7 millions de dollars ! »

Ce n’est que par une reconnaissance officielle, par l’AMA ou l’AFLD que les choses pourraient évoluer. Pour que comme dans le domaine judiciaire, les expertises deviennent la règle dans les procédures.

Avec de grandes précautions, admet-il : « Des molécules se lisent très mal dans les cheveux. Pour beaucoup de molécules, on ne connaît pas la concentration minimale nécessaire pour être détectées. » Car comme il le souligne aussi, le contexte de l’anti-dopage a évolué : « Les laboratoires anti-dopage recherchent maintenant des concentrations terriblement faibles, qui relèvent quasiment de concentrations physiologiques. Avant, on ignorait que tout le monde avait de l’arsenic dans son sang. Maintenant, avec les dosages ultra sensibles, on le voit. Il est donc intéressant de comprendre comment les produits sont arrivés dans l’organisme. »

Et la démarche débouche sur des scénarios, apparaissant plutôt abracadabrants… On n’a pas oublié l’histoire Gasquet, son cheveu montre à Pascal Kintz, qu’il n’est pas un consommateur de cocaïne, et l’affaire sera élucidée avec le baiser de la fameuse « Pamela » rencontrée durant une soirée, et consommatrice de cocaïne. Plus récemment, Laurence Vincent-Lapointe, la Canadienne spécialiste de canoë, connaîtra une histoire quasi-semblable, contaminée, elle, par son compagnon toxicomane.

Autant d’épisodes passionnants pour Pascal Kintz, qui rêve d’analyser les cheveux de tous les protagonistes des récentes affaires de dopage en France. Tout en admettant une sérieuse limite : l’EPO et toutes les hormones (de croissance…) ne peuvent être détectées dans les cheveux, car leurs molécules, trop grosses, ne traversent pas les capillaires sanguins, et ne se fixent pas dans le follicule pileux.

Un poil ou un ongle, les analyses parlent toujours

Alors faut-il oublier cette méthode dans le demi-fond ? Non, se récrie-t-il avec vigueur : « Avec l’EPO et l’hormone de croissance, les dopés utilisent des co-molécules qu’on peut identifier dans le cheveu. Si on trouve certaines molécules, on pourra en déduire qu’il y a utilisation d’EPO. Si on ne les retrouve pas, cela plaide en faveur d’une non-consommation ou d’une utilisation ponctuelle. Il y a toujours moyen de trouver des éléments. Par exemple, un effondrement du cortisol révèle une utilisation de corticoïdes. »

Des moyens indirects qui pourraient renforcer les procédures, et Pascal Kintz espère que le TAS s’en révèle convaincu et exige à l’avenir qu’une telle analyse soit produite pour tout recours, comme dans le cas de Jarrion Lawson. Et ce n’est pas un crâne rasé qui sera un frein, insiste-t-il : « Même si l’athlète est entièrement rasé, cheveux, bras, aisselles, pubis, poitrine, il reste toujours les sourcils. Et s’il n’y a pas les sourcils, vous pouvez utiliser les ongles des mains ou pieds. Les machines sont étudiées pour analyser les deux types de matrices, cheveux et ongles. Toutefois, la capacité d’analyse est diminuée pour les poils pubiens ou les sourcils. Les poils pubiens sont des ressorts de montres, la fenêtre de détection se situe entre 4 à 8 mois. Pour les cheveux, s’ils mesurent 12 cm, on remonte à 12 mois, et 24 mois pour 24 cm. Avec les poils pubiens ou de poitrine, la segmentation, cm par cm, ne peut pas se faire, pour voir l’évolution à travers les mois. »

Mais quel que soit le poil, l’analyse peut être effectuée a posteriori et à long terme. Pascal Kintz a ainsi pu révéler une consommation de cocaïne datant de plus de 4000 ans sur des momies incas et aztèques…

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photo : D.R.