André Giraud, plus de surveillance et transparence pour la FFA

24 mai 2019


L’affaire de Clémence Calvin a suscité quelques remises en cause au niveau de la FFA. André Giraud, son président, plaide l’ignorance et réfute complètement l’idée d’une protection. Mais il l’admet, cette histoire aura aussi secoué les choses au sein de la FFA, qui veut maintenant jouer la carte de la surveillance, en formant un Conseil spécial, et de la transparence, en s’engageant dans une démarche vers le programme Quartz.

Interview réalisée par Odile Baudrier

André Giraud FFA
André Giraud
  • Même si nous n’avons pas encore la sanction sur l’affaire Clémence Calvin, quelle analyse fais-tu de cette situation ?
  • Nous avons eu un certain nombre de réunions qui vont aboutir certainement avant la mi-juin à officialiser certaines choses. Avant de le faire, nous souhaitions avoir l’avis de tous les acteurs, et en particulier des entraîneurs. Les premières mesures prises ont été l’annulation des stages au Kenya et à Ifrane. Puis le DTN et moi-même avons réuni les référents demi-fond et fond autour de Patricia Djaté, Garcia, Pontier, Olivier Gui. Nous avons aussi reçu un collectif d’entraîneurs du demi-fond, qui avait demandé à nous rencontrer. . Une délégation d’entraîneurs de club, plutôt jeunes, avec Bastien Perreau, Adrien Taouji, Sébastien Gamel, et envoyés par leurs collègues. Nous les avons écoutés. Nous leur avons demandé avant la fin mai de nous faire des propositions sur la surveillance et la prévention du dopage, et aussi sur les stages nationaux. On a décidé de créer un conseil de surveillance, avec le Président ou son représentant, le DTN, le Directeur des Equipes de France, Mehdi Baala, un médecin et un juriste. Il se réunira régulièrement avant et après les stages, et sera en contact avec les cadres techniques et les entraîneurs afin de fluidifier tous les échanges autour des problématiques relatives à la pratique du haut niveau, et plus spécialement aux aspects liés à la lutte contre le dopage. Je tiens à signaler deux choses. A la fédération, il n’y a pas trois fédérations. Il n’y a pas la Fédération, le DTN, la Direction Générale. On travaille tous ensemble. Aujourd’hui je travaille en parfaite relation avec le DTN, et pour moi, le lien direct avec les athlètes passe par deux personnes : le DTN, et le Directeur des Equipes de France, Mehdi Baala. C’est très clair. Ce sera pour moi les deux référents de terrain. A eux de voir avec les référents demi-fond.
  • Quel est l’objectif de ce Conseil de Surveillance ? de surveiller les athlètes ? Les entraîneurs ?
  • D’être un organisme de veille sur le bon déroulement des programmes proposés, des lieux qui seront choisis, des participants à ces stages. Des informations données par le médecin sur le suivi médical, dans le respect du secret médical. Les athlètes sont tenus au suivi, par la loi.
  • La réflexion semble focalisée sur les stages. Est-ce parce que vous avez noté qu’il existait des incohérences sur les stages ?
  • Aujourd’hui, il y a des stages fédéraux, financés par la FFA. Ces dernières années, il y avait peut-être, (je suis prudent, je ne veux pas mettre en cause des pratiques des cadres techniques), des habitudes où des athlètes arrivaient quand ils voulaient, des athlètes résidaient à part. Maintenant, c’est terminé ! L’athlète qui veut faire son stage où il veut comme il veut n’aura aucun remboursement de la Fédération. Cela ne veut pas dire que c’était le bordel, mais qu’il y avait certaines habitudes sous « prétexte » d’individualiser la préparation d’un athlète de faire du sur-mesure dans le lieu, la durée. Maintenant qu’on sait qu’il y a des lieux à risque, on souhaite que ces stages soient validés par le Conseil de Surveillance.

Des performances anormales ? Pas à ma connaissance ?

  • Est-ce que le Conseil de Surveillance sera aussi chargé de surveiller les évolutions de performances pour détecter des performances erratiques comme on a pu le constater sur Clémence Calvin ?
  • Oui, bien sûr. Mais je l’ai dit aux entraîneurs, c’est bien beau de me dire On savait. Mais moi, je ne savais pas. J’ai un peu élevé le ton, c’est bien beau de parler à droite et à gauche. Quand vous savez des choses, il faudra informer le conseil de surveillance, il faudra que le collectif joue le jeu avec nous.
  • Mais n’était-ce pas le rôle des cadres techniques qui encadraient le marathon ou du Directeur de la Performance de s’alarmer des performances et d’attirer ton attention ?
  • Normalement, c’était le rôle des référents. Moi, je maintiens ce que j’ai dit, je connais le marathon, j’ai fait un bon chrono sur marathon. Dans le cas Calvin, moi, je maintiens que dans ses performances depuis 2014, il n’y avait rien d’anormal. A partir du moment où cette gamine brillait en cadette, en junior, elle fait du 10000 m, elle ne bat pas le record de France, elle n’a pas explosé. Je parle du 10000, pas du marathon. Moi, je n’avais aucune raison de douter qu’elle n’était pas capable de faire ses chronos sur 10000 m. J’ai posé des questions, et tout l’encadrement technique peut le dire, ce n’était pas anormal que Clémence Calvin ait réalisé ses chronos sur 10000 m, elle n’est pas sortie du chapeau comme ça.
  • La focalisation sur ses performances est surtout apparue sur les chronos semi et marathon réalisés l’année dernière. On a tout de même du mal à croire qu’à la FFA, aucun des spécialistes de ces distances n’ait été étonné.
  • Oui d’accord. Mais moi, quand on me dit On savait depuis 2014. Je réponds ceux qui savaient il y a 5 ans, ils n’avaient qu’à le dire. Moi je ne parle pas des deux dernières années. Je parle de ceux qui ont dit depuis 2014. C’est ceux-là que je mets en cause. Ils savaient quoi ? S’ils savaient, ils n’avaient qu’à le dire. Entre 2014 et sa grossesse, ce qu’elle a fait sur 5000 et 10000 m, c’étaient de bons chronos mais ce n’était pas extraordinaire
  • Mais on parle de l’année dernière. Est-ce que des techniciens ont fait appel à toi pour te dire on voit un problème, et que fait-on ?
  • Non, non. Personne ne m’a informé. C’est pour cela qu’aujourd’hui, on prend les choses au sérieux avec ce conseil de surveillance et que chacun va être placé devant ses responsabilités.
  • L’axe de travail sera celui d’une réorganisation. Il n’est donc pas question de faire sortir certaines personnes en considérant qu’il y a eu des manquements ?
  • Ca dépendra du DTN. Car aujourd’hui, les cadres techniques, je ne suis pas leur patron. C’est d’ailleurs le sujet d’actualité. Ce sont des cadres d’Etat mis à disposition d’une fédération, et gérés par un DTN. Je ne vais pas m’immiscer dans un domaine où hiérarchiquement, je n’ai pas le pouvoir sur eux. Et où je n’ai pas les compétences techniques pour savoir s’ils sont bons ou pas bons. On travaille en relation avec le DTN, on n’a aucun problème tous les deux, on échange souvent. Ce sera le rôle du Directeur des Equipes de France et du DTN. Et surtout du DTN.

Un préjudice pour l’athlétisme. La FFA se portera partie civile

  • Estimes-tu que cette affaire a jeté un trouble sur l’athlétisme ? Qu’elle a porté préjudice au niveau de l’image ?
  • C’est évident ! Dès qu’il y a une affaire de dopage, cela atteint l’image de l’athlétisme. Je parle plus de l’athlétisme que de la fédération. Mais je suis toujours très surpris de voir des personnes dans les médias qui s’ébahissent devant les performances mirobolantes sur marathon, par des coureurs éthiopiens ou africains. Et que là, il n’y a aucun doute. Cela me met les boules. Aujourd’hui la génération des coureurs à moins de 2h05, il y a peut-être des questions à se poser, non ??
  • Mais on s’en pose ! Ou du moins quelques personnes s’en posent.
  • Oui, certains s’en posent, mais pas tous. Moi, j’ai vu des pubs passer pour celui que je ne sais même plus comment il s’appelle, veut passer sous les 2 heures. Nous, on a pris de plein fouet l’affaire Calvin, cela ne fait pas plaisir, mais je voudrais que ceux qui nous accusent de laxisme s’occupent aussi des autres. Qu’on ne fasse pas d’un côté des articles dithyrambiques sur des performances, et moi, je dis en tant que président de Fédération, que j’ai des doutes sur certaines performances et je ne suis pas un technicien. On a vu fleurir depuis une quinzaine d’années des générations spontanées de marathoniens qui descendent sous les 2h06’-2h07’, alors qu’avant avec 2h10’, tu étais un héros. Et personne, personne n’en parle de ça !
  • Est-ce que le trouble sur l’image de l’athlétisme n’a pas été d’autant plus fort que Clémence Calvin a beaucoup pris la parole dans les médias sans que la FFA ne se positionne face à ces prises de parole. Pourquoi ne pas être intervenu ?
  • On n’est pas intervenu, car nous n’avons jamais eu d’information officielle sur ce qui s’était déroulé. Les seules informations que nous avons eues, le DTN et moi-même, nous les avons apprises par les médias. D’autre part, à partir du moment où il y a une affaire en justice, nous n’avons pas à nous immiscer pour dire c’est vrai ou pas. Aujourd’hui si on avait pris la parole, je n’avais pas envie que la Fédération se retrouve accusée de diffamation, et devant un Tribunal. Une prise de parole sur des faits, qui aujourd’hui sont toujours troublants, même si chacun peut avoir son opinion, mais qui ne sont pas encore clarifiés comme ils devraient l’être, c’est compliqué. C’est pour cela que je ne n’ai pas pris la parole. On n’avait pas de parole publique à prendre si ce n’est que de constater aujourd’hui que malheureusement, la loi du 1er mars ne nous permet plus d’instruire des dossiers

Eviter la diffamation et respecter le droit du travail

  • As-tu essayé d’entrer en relation avec Clémence pour l’inciter à ne plus prendre la parole ?
  • Non, la dernière fois que je l’ai eue, c’est le dimanche avant son retour en France, quand elle m’a appelé au téléphone en me demandant de le garder secret. Je n’ai plus de contacts. J’ai eu des contacts avec son président de club qui était très mécontent de cette situation. Il se demandait comment faire puisqu’elle est athlète professionnelle, et qu’il lui verse un salaire. Il y a aussi le droit du travail. Ce n’est pas la question de savoir si elle est coupable ou pas, mais de savoir si je la paie ou pas ?? nous avons été incapables de lui répondre. Car on ne sait pas exactement ce qu’il en est.
  • Par rapport au problème de l’image, la Fédération envisage-t-elle une action en préjudice ?
  • Dès qu’on sera un peu plus informé, on a l’intention de se porter partie civile. Pour l’instant, on n’a pas suffisamment d’éléments pour le faire.
  • Pour le moment, vous n’avez pas plus d’informations que le public ou bien l’AFLD vous a informé ?
  • Non, je n’ai aucune information. Si ce n’est qu’elle a été suspendue provisoirement. D’ailleurs, lors d’une rencontre récente avec la ministre, au sujet des cadres techniques, elle a parfaitement compris notre position. Et je pense qu’elle va intervenir pour que cette loi puisse protéger les fédérations. Ca servira à d’autres. Si l’AFLD ne prend pas contact avec le président de la Fédération, on peut se retrouver avec un sportif en compétition alors qu’il est sous le coup d’une suspension.

Le programme Quartz, un dispositif complémentaire contre le dopage

  • Parlons maintenant des aspects liés au Programme Quartz. Une dizaine d’athlètes ont fait part de leur volonté d’intégrer ce programme. Comment accueilles-tu cette initiative ?
  • On ne peut que saluer cette prise de position des athlètes de rejoindre le programme. C’est une très belle opportunité de lutter contre le dopage dans une démarche qui s’inscrit dans le volontariat. Nous la situons comme un dispositif complémentaire à ce qui existe. Les athlètes pourront prouver qu’ils travaillent dans la transparence, dans le bon sens, dans le respect des valeurs du sport. J’ai été en contact avec Pierre Sallet, nous nous rencontrons prochainement.
  • L’ambition serait que tous les athlètes fédéraux passent sous le système Quartz ou bien vous préférez rester sur un système volontaire ?
  • Pour l’instant, comme il s’agit d’un dispositif privé, c’est difficile d’exiger quoi que ce soit. Mais on va tout faire pour l’encourager. Aujourd’hui, il y la possibilité d’accéder à la plate-forme, d’avoir son suivi et de choisir de ne pas publier les informations. Il y aura 2 catégories. Ceux comme Kévin, et la dizaine qui viennent de rentrer, on salue leur démarche, c’est la transparence publique. Ceux qui veulent être suivis, mais qui ne souhaitent pas que leurs analyses soient publiées. Il faudra respecter la volonté de chacun. De toute façon, nous sommes une fédération placée sous responsabilité de l’Etat, on n’a aucun texte de loi, rien ne nous oblige d’imposer quoi que ce soit. Mais le travail entrepris avec Pierre Sallet va aller dans un sens où on souhaite en avoir le maximum.

Le suivi longitudinal est imposé par la loi

  • L’intégration dans la plateforme Quartz pourrait-elle devenir une obligation pour faire partie d’une Equipe de France ?
  • Je ne sais pas. Le DTN a dit qu’il était favorable. Nous sommes sur la même longueur d’ondes. Mais nous avons manqué de temps. Et je ne souhaitais pas partir tout seul, sans que les médecins de la commission médicale soient informés de ma démarche. Il a fallu réunir toutes les conditions. Les contacts avec Pierre Sallet ont été très bons, et il espère que cette démarche puisse être expérimentale pour d’autres pays. Il faut se poser pour réfléchir à ce partenariat, car il ne faut pas que ce soit une AFLD Bis. Pour nous, c’est complémentaire à l’AFLD. Notre volonté n’est pas de contourner l’AFLD. Aujourd’hui les textes donnent ses consignes à l’AFLD, on regrette que les fédérations ne soient pas plus associées. Mais on n’est pas sur un système parallèle.
  • Ce système pourrait-il prendre la place des suivis longitudinaux qui ont été un peu pointés du doigt dans cette dernière période ?
  • Les remplacer ? ce sont des dispositifs mis en place par l’Etat. Chaque fédération a l’obligation de mettre en place ces suivis pour les athlètes sur les listes de haut niveau. Nous recevons des fonds de l’Etat pour cela. Avant d’envisager de remplacer les suivis, il faut avoir une discussion avec l’Etat. Quelque part, nous allons avoir une démarche vers un dispositif qui va dans le bon sens, et que nous plaçons comme un dispositif complémentaire pour encore mieux cerner les problèmes du dopage.
  • Autour de ces suivis, une petite polémique est apparue sur des problèmes d’interprétation qui ont pu avoir lieu dans le passé. Le Comité Directeur a été interpellé avec une demande d’interprétation par une commission indépendante. Qu’en penses-tu ?
  • Je me suis renseigné. Il y a eu un débat sur ce sujet. Martine Prévost, qui est vice-présidente, est médecin, et membre de la commission médicale. Il a été demandé Jusqu’où les médecins peuvent aller ? Et la réponse est qu’ils sont tenus au secret médical. Si aujourd’hui dans le cadre d’un suivi médical, ils constatent une anomalie, ils ne peuvent pas la révéler, même au président de la Fédération. C’est le secret médical, imposé par l’Ordre des Médecins. Nous, nous ne souhaitons pas connaître la pathologie, nous souhaitons être alertés par quelque chose qui est anormal, pour pouvoir prendre des dispositions. Et ça, ils peuvent le faire.
  • On entend dire que certains suivis auraient été mauvais, mais qu’il y aurait eu une dissimulation de ces informations. Peux-tu croire à un tel scénario ?
  • Moi, je n’y crois pas, mais j’ai entendu les mêmes rumeurs. Les rumeurs circulent. Moi, j’avoue que j’ai du mal à penser que les médecins de la Fédération dissimulent. Si c’est avéré, on prendre les sanctions qu’il faut prendre s’il y a des preuves. Mais aujourd’hui, nous n’avons pas de preuves.
  • Les gendarmes de l’OCLAESP ont le pouvoir de saisir ces suivis longitudinaux. Cela a-t-il été fait à ta connaissance ?
  • Je n’ai pas d’information sur ça.
  • Si c’était le cas, cela poserait-il problème à la FFA ?
  • Pas du tout. Cela ne me poserait pas de problème. Mais c’est aux médecins de communiquer ces données confidentielles.
  • Ces suivis peuvent être demandés par l’OCLAEPS. Ils devront aussi être transmis pour l’intégration dans le programme Quartz. Pense- tu que des éléments négatifs du passé puissent alors apparaître ?
  • Je ne sais pas. On verra bien. Aujourd’hui, l’affaire Calvin nous aura permis de prendre des dispositions. Ce que nous sommes en train de faire. Après, si des choses sont avérées, nous avons une commission de discipline, une commission d’éthique qui prendront les mesures qu’il faut prendre. Nous, nous n’avons jamais rien caché. C’est ce qui est un peu désagréable, c’est de vouloir, presque avec insistance, qu’on savait et qu’on cachait. La Fédération, en tout cas, au niveau du Président, des vice-présidents, on ne savait pas. Si on avait su, on aurait agi. S’il y a eu des cadres techniques qui ont failli, des entraîneurs qui ont failli, dès qu’on aura des preuves, on sera très sévères. Mais aujourd’hui, on n’a pas d’éléments…

Interview par Odile Baudrier

Photo : D.R.