Un Kenyan inconnu établit le record du monde du semi

30 octobre 2018

Abraham Kiptum a établi un nouveau record du monde du semi-marathon, à Valence, avec 58’18’’. Ce Kenyan inconnu de 29 ans balaie une marque vieille de 8 ans. Une nouvelle performance incompréhensible à bien des égards, et qui ne peut que susciter beaucoup de questionnements.

 

kiptum abraham

Sur la planète running, les mois se suivent et se ressemblent. Au mois de septembre, la sensation venait d’Emmanuel Saina, capable de courir son premier marathon en 2h05’, et pourtant sans références antérieures de qualité. En cette fin octobre, c’est carrément un record du monde qui revient à un autre Kenyan, tout aussi inconnu.

Cette fois, l’attaque concerne le semi-marathon, avec un chrono de 58’18’’, qui balaie la marque antérieure de 58’23’’ de Zersenay Tadese datant de huit ans en arrière, et que bien des « cadors » auraient voulu torpiller. Le nouveau propriétaire se nomme Abraham Kiptum, et sa carrière apparaît des plus plates jusqu’à ces derniers mois.

Abraham Kiptum a déjà pourtant 29 ans, mais son passé athlétique ne débute qu’en 2015, à 26 ans ( !), par un chrono de 2h11’ au marathon de Rabat, la seule compétition de son année. En 2016, il effectue ses débuts sur semi, en 61’52’’, en avril, quelques mois plus tard, à la mi-septembre, on le retrouve en 59’36’’…

En 2017, c’est carrément le grand bond en avant sur marathon, avec 2h05’ à Amsterdam mi-octobre. Et ça s’emballe vraiment en cet automne 2018, avec mi-septembre, un chrono de 59’09’’, c’est déjà 27 secondes de gagnées, et un mois plus tard, ce record du monde de 58’18’’, soit un gain de 51 secondes.

C’est énorme et inédit. La progression est de 1.5%. Comme me le traduit le spécialiste Jean Claude Vollmer : c’est comme si le record du 100 mètres d’Usain Bolt de 9’’58, descendait sous les 9’’50. Et l’entraîneur d’Hassan Chahdi ne dissimule pas à la fois son incrédulité et son irritation, face à ce saut mirifique de près d’une minute. En posant tout fort la bonne question : « Ce gars-là est-il membre du groupe cible de l’IAAF ? »

De grosses performances sans être dans le groupe cible IAAF

Et la réponse ne peut être que NON. La listes des athlètes suivis par l’IAAF et contraints à se localiser chaque jour est publiée chaque fin d’année pour l’année suivante. Pour le Kenya, le groupe défini en octobre 2017 pour suivi permanent en 2018 compte 125 athlètes, sur neuf disciplines de l’athlétisme, du 800 mètres au marathon en passant pour le 3000 mètres steeple. C’est beaucoup et très peu, à considérer que sur le semi-marathon, il y a 21 noms, et sur le marathon, 48 hommes et femmes confondus.

kiptum 2

Bien évidemment Abraham Kiptum ne peut y figurer. Ses performances 2017 ne le distinguaient pas suffisamment pour que l’IAAF l’intègre dans ce panel sous surveillance. A quels contrôles a ensuite été soumis le Kenyan durant cette saison 2018 ? L’information n’est bien sûr pas disponible. Tout au plus, le patron du semi-marathon de Valence, Juan Manuel Botella, a-t-il révélé à Jonathan Gault du site Let’s run, que son épreuve avait versé 50.000 dollars à l’Athletics Integrity Unit pour des contrôles durant l’épreuve, avec 16 contrôles à l’arrivée, plus 10 contrôles la veille de la compétition à l’hôtel des athlètes. Juan Manuel Botella a bien rôdé sa méthode, son épreuve a accueilli ce dimanche son 3ème record du monde après ceux de Joyciline Jepkosgei, l’année dernière (64’51’’), et de Netsanet Gudeta (66’11’’ pour une course exclusivement féminine).

Mais le doute ne peut que s’installer face à l’explosion répétée de performances par des coureurs kenyans aux références mornes, et brusquement boostés en haut des bilans mondiaux. L’ombre du dopage rôde en filigrane, avec en particulier, les 5 à 10% de gain qu’autorise l’usage de l’EPO, et la multiplicité de cas positifs à l’EPO chez les Kenyans.

L’avantage technologique des chaussures ??

Faut-il aller chercher tout à fait à l’opposé, du côté des chaussures, la cause de ces progrès brutaux ?? La question se pose, avec cette déferlante d’informations sur le gain qu’autoriserait la Nike VaporFly 4%, évalué par une étude à 4% suite à son utilisation par Eliud Kipchoge dans ses derniers marathons, y compris lors de son record du monde. Cette fois, c’est le physiologiste sud africain Ross Tucker qui persifle : « Quelle chaussure portait-il ? Est-il en fait un coureur à 60’30’’ propulsé par un gain de 3,6% ??? » Mais alors pourquoi ce gain ne serait-il pas bénéfique de manière équitable à tous les coureurs et qu’ainsi la hiérarchie « normale » soit respectée ??  L’on entend aussi murmurer que les chiffres émanant de l’étude produite par Nike auraient en fait pour objectif de justifier « scientifiquement » les bonds en avant chronométriques comme celui d’Eliud Kipchoge sur le marathon.

Et il est vrai que les densités sur semi et marathon se révèlent fréquemment exceptionnelles. A Valence, par exemple, les dix premiers coureurs sont descendus sous les 59’42’’. Mais cette année à nouveau, ce sont les performances féminines qui rendent le plus incrédule, avec 20 marathoniennes sous les 2h22’, et des tirs groupés impressionnants, comme à Francfort avec neuf femmes sous les 2h25’, et à Dubaï avec sept femmes sous les 2h22’. Un véritable tourbillon endiablé quasiment exclusivement de coureuses kenyanes et éthiopiennes.

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photo : D.R.

Un Kenyan inconnu court en 2h05’, peut-on y croire ?