SOCHAUX, Boxberger et les Lionceaux du cross

7 juin 2016
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Jacky Boxberger (à g.à dans une chaîne de montage Peugeot (photo C. Rochard – collection Flora Boxberger)

 

Le FC Sochaux, c’était le club de Jacky Boxberger, le club du grand entraîneur que fut Gaston Pretot, un coach visionnaire qui avec la complicité de l’entreprise Peugeot monte dans les années 70 une grande équipe d’athlétisme en recrutant des athlètes ensuite formés au sein de l’entreprise automobile. Daniel Meyer, le président du FC Sochaux et l’ancien international, Michel Delaby ont été de cette aventure. Ils racontent.

 

Le cross des années 70, le cross dans ses plus beaux habits, de boue et de brume, le cross qui sent la frite, le cross bouseux et plein champs, le cross bijou des Noël Tjiou, Dominique Coux et Jean Wadoux, le cross Figaro des Lucien Rault, Guy Texereau et des Peugeot, le cross baston, béni soit-il ! Celui des premiers Mondiaux, des Belges aux pointes longues et  des Français à la fortune du pot sur le champ de cross de Glasgow. Le cross et ses vraies gueules de cross, Liardet le berger du Ventoux, Delaby le titi du FC Sochaux.

Années 70, le cross vit donc des hivers heureux. Les titres sont ronflants et le cross est dans le bon vent. Avec de grands clubs qui se font la nique, de grands crossmen qui ne font pas la manche, de grands cross qui ne font pas de chichi et des manchettes pour sanctifier ces princes des labours. Et de grandes entreprises qui ont bien compris le parti à tirer de ce sport populaire qui sent la sueur et la gitane. Les usines Peugeot à Sochaux qui ont déjà investi dans le football professionnel depuis les années 30, sont de celles-ci.

Les hommes qui ont traversé cette décade ont aujourd’hui une soixantaine. Pour la majorité d’entre eux, ils sont retraités de la maison mère, ils y ont fait carrière. Parfois ils sont encore impliqués dans la vie de l’athlétisme local, Daniel Meyer est de ceux-là.

Nous nous rencontrons le lendemain du meeting de Montbéliard qu’il a créé il y a sept ans déjà. Il est plus apaisé que la veille. La pression est retombée. Mahiedine Mekhissi a rempli son contrat en réalisant les minima olympiques. Ce fut un beau meeting, l’organisateur est comblé. L’homme reçoit dans une pièce aux murs nus. Juste un bureau, trois chaises et un porte manteau.  Pas une feuille, pas un stylo, pas une règle, un bureau de passage dans l’enceinte de l’Axone. Les voix résonnent. Le président de Ligue passe le nez à la porte, juste pour dire « vous ne pouvez même pas imaginer ce que peut s’infliger un athlète à l’entraînement ». On a envie de répondre « ah bon ??? ».

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Jacky Boxberger 4 fois sélectionné pour les J.O. fut le fer de lance du FC Sochaux (photo C. Rochard – collection Flora Boxberger)

 

Daniel Meyer est arrivé au FC Sochaux en 1967, la même année que Jacky Boxberger. Cela ne s’oublie pas, comme un premier baiser, comme une première cigarette dans une cour de récré: « Sur le stade, nous étions nombreux, on s’entraînait tous ensemble. On était peut-être 80 coureurs. Quand il est arrivé, tout le monde s’est arrêté. Il était très haut, très élégant. Avec Claude Nicolas, on avait l’habitude du haut niveau, mais Jacky, il avait une grâce… ».

Daniel Meyer est originaire de Ste Suzanne, un village de 900 habitants avec son petit stade champêtre bordant la rivière de l’Allan et son gymnase construit par l’usine d’horlogerie l’Epée. Les installations sont sommaires mais le jeune homme, grand et mince, se débrouille pas si mal avec une perche en bambou à la main. Gaston Pretot le repère. Daniel Meyer le raconte ainsi : «Gaston, il était à l’affût de tout. Il m’a dit : «  Si tu viens au FC Sochaux, tu verras, les tapis sont toujours prêts, ils seront à ta disposition ».

Originaire de Salins dans le Jura, Gaston Pretot n’était qu’un  modeste coureur de niveau régional. En 1956, les établissements Peugeot le recrutent comme comptable. Débute alors une extraordinaire carrière d’entraîneur pour cet homme aux allures d’adjudant chef, curieux de tout et qui au contact de Voldemar Gerschler, découvre les secrets de l’interval training. Chez Peugeot, le comptable a finalement les coudées franches. Ses repères, son modèle, il n’a pas loin pour enrichir ses convictions en poussant la porte de la section foot du FC Sochaux qui, depuis les années d’après-guerre, détecte et recrute défenseurs et attaquants en devenir.  L’idée est novatrice, offrir un emploi à mi temps dans l’usine automobile et entraîner ces jeunes en vue d’intégrer l’équipe première. Cette section baptisée Phalange des Lionceaux est considérée comme le premier centre de formation créé en France. Jacques Faivre, Henri Biancheri, Jean Jacques Marcel, André Guy, Claude Quittet et Bernard Bosquier, tous internationaux seront les premiers à sortir du moule Peugeot.

Le sport ne devait pas nuire à la formation et à l’avancement professionnel

Année 70, c’est le plein emploi en France. On ne parle pas encore de délocalisation. Sur les chaînes de Sochaux, la 404 a encore la vie dure, la 304 est la petite dernière et la 504, la reine des rallyes africains, avec son levier de vitesse au plancher et son moteur à injection, devient la fierté de la marque. Au bureau de recrutement, cela ne désemplit pas. Des gars de la campagne, des Vosges et du Jura tous proches, intègrent l’Ecole d’Apprentissage pour être formés aux métiers de fraiseurs, tourneurs, ajusteurs. Dans une étude publiée en 1989, Nicolas Hartzfeld écrit : « l’école d’apprentissage est un pilier du complexe social ».

Ainsi Gaston Pretot, subventionné par le comité d’entreprise, sillonne la France pour recruter. Il a carte blanche pour écrire l’histoire du FC Sochaux Athlétisme. Daniel Meyer, lui-même, diplômé ingénieur, fait carrière chez PSA. A la perche, il taquine les 5 mètres, avec un record de Franche Comté à 4,93 m. En 1984, il prend même la présidence du club et crée le Lion, la désormais célèbre classique reliant Belfort à Montbéliard. Il cite des noms qui, aux côtés de Jacky Boxberger, l’ambassadeur du club, mouillent le maillot jaune des Peugeot. Bernard Turquet, Michel Delaby, le sprinter Dominique Chauvelot « il venait d’Haudincourt », Dominique Nalard « lui était du Creusot ». Roqui Sanchez, deux fois champion de France et deux sélections olympiques sur 800 est aussi de cette aventure aux côtés des anciens que sont Claude Nicolas, Marcel Daubresse, Jean Claude Badaire, Michel Chaumel, solide ossature pour les 4 x 8 et les 4 x 15 de l’époque qui chauffent les cendrées à blanc.

L’effectif monte ainsi à 80 athlètes fin des années 70, ouvriers et techniciens compris qui ont tous signé un contrat. Daniel Meyer le résume ainsi : « Il s’agissait d’un contrat intelligent avec l’entreprise. Le sport ne devait pas nuire à la formation et à l’avancement professionnel. Chaque athlète avait un suivi de carrière sur 10 ans. Par exemple, Bernard Turquet a passé trois CAP, Cyril Gury, lui s’est formé comme technicien sécurité. Ensuite, il a été recruté par la Sevel, une filiale de Peugeot dans le Nord. Puis il est devenu président de l’association sportive de la Sevel ».

Michel Delaby fut le bras droit de Jacky Boxberger (photo Gilles Bertrand)

Michel Delaby fut le bras droit de Jacky Boxberger (photo Gilles Bertrand)

 

Michel Delaby est arrivé au club en 1973. Il fut l’un des témoins privilégiés, dans l’ombre et la lumière du grand Box. Il habite toujours la région, à Frotey les Lure, une paisible commune nichée entre vallons, bois et petits lacs. En direction de Moffans, c’est l’avant- dernière maison, un pavillon propret, une Peugeot garée dans la cour.

Michel Delaby reçoit dans un immense salon. Les fauteuils sont d’un cuir épais. La cheminée prend la largeur d’un mur, d’une pierre noire obsidienne. Les présentations sont vite faites « on se dit tu ». Un grand écran retransmet Roland Garros. Il coupe le son et cale son grand corps dans l’un des fauteuils pour se relever aussitôt « ben moi, je suis champion du monde. J’ai oublié le café, je t’ai filé que de l’eau chaude ».

Autant Daniel Meyer est posé et méticuleux dans ses propos que Michel Delaby est volubile et enjoué. Deux caractères à l’opposé. Deux hommes qui ont repassé nappes et maillots du FC Sochaux plus qu’à leur tour. Mais tous les deux sont animés par le même sens du détail, d’une précision au pied à coulisse. Michel Delaby en vient de suite à parler de Gaston Pretot, l’homme providentiel dans bien des cas pour ces jeunes hommes issus du monde agricole : « Il était tout ce que l’on veut ». Le regard de Michel Delaby est pétillant, d’un bleu acidulé, il s’amuse « et avec les problèmes qui vont avec. Il pouvait tout faire ». Quel genre d’homme était-il au fond ? « Bordélique !», le mot est sorti d’un jet et pour souligner le trait, il ajoute « il fallait voir son bureau, ce n’était pas un bureau avec tout le temps des habits qui séchaient ». Il ajoute : « Mais il était aussi très pessimiste ».

Jacky se la jouait à la Johnny qui casse tout

J.O. de Mexico, le FC Sochaux présente deux athlètes, Claude Nicolas et Jacky Boxberger encore junior. Quatre ans plus tard, à Munich, les Peugeot sont encore présents avec trois lionceaux, Jacky Boxberger pour une seconde étoile rejoint par Roqui Sanchez et Dominique Chauvelot. Celui-ci n’a que 20 ans, le sprinter est qualifié sur 100 mètres et retenu pour le 4 x 100 mètres. Le club roule à fond de cinquième. C’est dans un tel contexte que Michel Delaby rejoint cette illustre équipe. Sa première impression en enfilant le bleu de travail, les tensions sont fortes entre Nicolas et Boxberger « depuis Mexico, Jacky, il avait un égo comme ça ». Il ouvre grand les bras pour dire « il se la jouait à la Johnny qui casse tout. Borowski lui en avait marre, il estimait que sa carrière n’allait pas assez vite chez PSA. Les jalousies étaient fortes mais Gaston arrivait à gérer cela. C’était un homme d’une grande gentillesse ».

A 21 ans, Michel Delaby est déjà marié avec deux enfants. Il est ajusteur à la papeterie de Clairefontaine. Il raconte : « Je fumais comme un pompier, la picole aussi. J’étais pas mal dans la fête à écumer les bals du samedi soir. On n’avait pas un centime ».

Un jour, au réveil, l’eau est plus fraîche qu’habituellement, la barbe est plus dure, plus revêche, les deux mains sur le lavabo, Delaby l’OS, ouvre grand les yeux, il se murmure à lui-même « merde ce n’est pas moi ça ?». Il décide d’arrêter de boire. Sa femme lui achète une paire de training « je m’en souviens encore, c’étaient des Diamants ». Il fait son premier footing « et là, j’ai pris conscience que j’étais un vieillard ».

Mais il tient bon et ce grand corps déjà vouté, entre boulot, bistrot et marmaille, se redresse, Michel Delaby devient coureur de fond et signe à St Dié. Très vite, le Lorrain et son maillot vert fricote et chicote les « jaunes » du FC Sochaux. Gaston Pretot s’interroge « mais c’est qui celui-là ? ». En 1973, les départementaux sont organisés dans une prairie humide à…Frotey les Lure. Claude Nicolas gagne la course, Delaby termine second, Pretot l’apostrophe « tu veux venir courir chez nous ? Tu vas faire carrière. Je te paie les frais ». Il sort une liasse de billets et lui rembourse cinq pleins d’essence.

Michel Delaby est aujourd'hui avec sa femme Cathy un danseur reconnu dans le monde de la danse de salon (photo Gilles Bertrand)

Michel Delaby est aujourd’hui avec sa femme Cathy un danseur reconnu dans le monde de la danse de salon (photo Gilles Bertrand)

 

C’est donc en janvier 1973 que Michel Delaby intègre l’entreprise Peugeot à Sochaux dans l’atelier « la mise au point ». Les tests ont été satisfaisants, il aménage dans la ZUP de Montbéliard dans un appartement qui sent la peinture fraîche. Mais le Lorrain  déchante   : « Je demande à Gaston « mais ils font quoi les gars à sortir tous les jours à 10 heures ? «. Gaston répond : « Si tu veux sortir pour t’entraîner, il faut que tu sois international ». Là, je me suis senti blousé,  j’avais emprunté pour déménager, je n’avais plus d’argent. Je n’avais plus les moyens de repartir. Je ne voyais pas quel pouvait être mon avenir. Mais je m’accroche ».

Chez Peugeot, les gars de la « mise au point » qui, pour la plupart sont athlètes, passent pour des glandeurs, des planqués. L’ambiance est conflictuelle avec le reste des salariés de l’entreprise. Michel Delaby trouve finalement sa place sous l’aile protectrice de Jacky Boxberger. Dans un tel climat de jalousie, Box a besoin de lieutenants, Delaby sera l’un d’eux, une union scellée lors d’un cross disputé à Rouffach où tous les deux font course commune : « Je m’étais placé à ses côtés. Il me dit : « Tu me suis ». Le parcours était enneigé. Alors, je suis, je suis, je suis. Jacky se retourne, il ralentie. Plus personne ne pouvait revenir de l’arrière ». Michel Delaby venait de gagner sa place de titulaire en équipe première et la confiance du grand Box, grand corps céleste du demi-fond français.

Les relations entre Claude Nicolas l’ajusteur et Jacky Boxberger recruté comme comptable, ne s’arrangent pas pour autant. Les hivers se suivent, le titre de champion de France de cross échappe au club de Gaston Pretot. En 1975, Claude Nicolas tente de remettre de l’unité en motivant l’équipe lors du championnat de France de relais. Il prend à partie chacun : « Vous prenez un marron dans la main et dans vingt ans, vous vous en souviendrez encore ». Le 4 x 15 remporte le titre, c’est le début d’une échappée belle. L’année suivante, le FC Sochaux renforcé par l’arrivée de Jean Jacques Prianon, gagne enfin le titre par équipe en cross, aspiré par la puissante foulée d’un Box vainqueur en individuel.

« Jacky me disait « dis 3000 francs dimanche, c’est bon pour toi ? »

Dès lors, Michel Delaby et Jacky Boxberger sont inséparables et deviennent de vrais amis. C’est la tournée des grands ducs. En cross, sur piste et sur la route, à sillonner la France, de course en course à cachetonner. Ils sont inséparables : « Jacky me disait « dis 3000 francs dimanche, c’est bon pour toi ? Ca je peux le dire, le Jacky, il y allait aux sous. Avec lui, je gagnais parfois en une course l’équivalent d’un mois de travail. Un soir, vers 10 heures, il toque à la porte « Tiens voilà 500 francs. Finalement, ils m’ont donné plus. Ca s’était du Jacky ».

Très vite, Michel Delaby devient le régulateur du groupe pour casser les clans et mettre du lien dans l’équipe des Interclubs. Il écrème, il racole et recrute les Turquet, Gury et Bertrand. Certains clubs lui font les yeux doux, Peillon dans le sud, l’ASPP à Paris mais finalement il résiste et reste fidèle à son club, à son entreprise où il décide de se former au droit du travail. Il devient enfin international après avoir terminé second d’une sélection sur marathon et c’est comme président de l’Association Sportive et Culturelle forte de 10 000 adhérents qu’il termine sa carrière professionnelle. Chez Peugeot, on parle d’élitisme marqué, le petit ajusteur lionceau côtoyant les élus locaux, les Chevènement, Moscovici, Thiévent, est de ceux qui ont trouvé le bon pas de vis de la vie.

« Pardonnez-moi, mais quand je suis lancé… » Michel Delaby parle avec les bras, les mains, les yeux. Les anecdotes de l’époque se télescopent, s’entrechoquent. Il fut entraîneur de Bertrand Fréchard champion de France de cross dans le bourbier de Castres. Il raconte : « Avant le France j’avais rencontré Pantel, je lui dis « si tu te retrouves avec Fréchard dans le dernier kilo, il va de battre. C’était de l’intox, mais ça a marché ». Mais deux hommes reviennent toujours sur le devant de la scène, Gaston Pretot, l’entraîneur visionnaire et Jacky Boxberger, le coureur légendaire disparu tragiquement en 2001 lors d’un safari au Kenya. « Un jour, on s’entraînait au golf de Prunevelle. On venait de faire six tours de six kilomètres. Jacky s’arrête, il me dit : Allez, on le bat le record de Wieczorek ? Lui, c’était un fou d’entraînement. Il avait le record avec huit tours. Moi, j’étais déjà mort. Je me souviens, le lendemain on avait une compétition mais sous la flotte, on a refait trois tours, 54 kilomètres.». Ce record scellé au nom d’une amitié n’a jamais été battu. « Vous voyez, Jacky, il était capable de tout ! ».

 

> Texte Gilles Bertrand