Sarah Chepchirchir, la Kenyane de Lille, en 2h19’ à Tokyo

1 mars 2017

Sarah Chepchirchir a créé une énorme surprise au marathon de Tokyo en l’emportant en 2h19’46, un temps la propulsant au 16ème rang mondial de tous les temps. Cette Kenyane de 32 ans a effectué une large partie de sa carrière en France, où elle a brillé sur de nombreuses courses sur route, avant d’aborder un entraînement plus construit depuis trois ans à Kapsabet sous la houlette de son frère, le mari de Jemima Sumgong, la championne olympique en titre.

 

CHEPCHIRCHIR

 

Une grande effervescence médiatique régnait autour de cette édition 2017 du marathon de Tokyo, accueillant Wilson Kipsang, avide d’une grosse performance pour valider le concept « Sub 2 ». Et le Kenyan n’hésitait pas à se pronostiquer en 2h02’50’’, pour un nouveau record du monde. Mais finalement, son temps final se bloquait en 2h03’58’’, et c’est du côté féminin que venait la brillance avec l’énorme chrono atteint par Sarah Chepchirchir, en 2h19’46’’, correspondant à la 16ème performance de tous les temps.

Cette Kenyane de 32 ans, des milliers de coureurs et spectateurs l’ont vue évoluer en France. Depuis 2010, Sarah a accumulé les victoires et podiums dans un très grand nombre de courses, de Paris Versailles aux 20 km de Paris, en passant par le semi de Lille ou St Pol Morlaix, et elle porte les couleurs de Lille Métropole depuis trois saisons.

46ème mondiale sur semi – 16ème sur marathon

Alors comment cette athlète pointant en 1h07’52’’ au semi-marathon, soit la 46ème performance tous temps, peut-elle se retrouver propulsée dans le club très fermé des moins de 2h20’ ???

Le scepticisme est évidemment de mise dans une partie de la communauté des runners, comme on peut le découvrir sur le site américain « Let’s Run », où il est pointé du doigt sa collaboration avec Federico Rosa, en soulignant que celui-ci était également l’agent de Rita Jeptoo, suspendue pour usage d’EPO. Sans oublier tout de même de rappeler que Federico Rosa, mis en cause au Kenya, a été ensuite relaxé…

Mais un Français se révèle particulièrement convaincant pour expliquer cette réussite de la jeune femme : Mathieu Depret. Le Nordiste dévoile en détails le parcours de cette coureuse, dont il est devenu le compagnon. Il la rencontre alors qu’elle évolue sous la houlette de Rachid Esmouni, son manager de l’époque. Mathieu Depret joue pour celui-ci le rôle qu’il répète depuis plusieurs années pour des organisateurs de meetings, ou de courses sur route : l’accueil des athlètes étrangers à l’aéroport de Roissy. Ce coureur à pied passionné, qui vaut 1h19′ au semi et 34′ sur 10 km, se charge ainsi de transporter les athlètes du groupe Esmouni de Roissy à Compiègne où ils résident la semaine, sillonnant le week-end toute la France pour les différentes compétitions.

Sarah Chepchirchir évoluera ainsi jusqu’au début 2014, puis interrompt sa collaboration avec Rachid Esmouni. Ce sont alors les deux Nordistes, Gérard Frémaux, patron du semi de Lille, du meeting de Villeneuve d’Ascq et Mathieu Depret, qui prennent le relais et bâtissent une sorte de reconstruction de la jeune femme : « Sarah courait tous les week-ends, elle avait le corps lessivé, elle n’avait plus rien dans les jambes. »

Noah Talam, le mari de la championne olympique, son nouvel entraîneur

Sarah se licencie au club de l’ASPTT Lille, comme Mathieu Depret, et Gérard Frémaux l’épaule : « Il lui a permis de reprendre confiance en elle, de prendre son temps pour retrouver son niveau. » Il l’oriente ainsi sur des courses de plus petite taille, lui permettant de recevoir des primes sans bagarre excessive. Elle attaque aussi un programme de soins, avec un kiné de Fourmies, et un podologue, qui la remettent sur pied et règlent les problèmes musculaires qui la tenaillent. Son approche de la compétition évolue, elle se limite à 4 courses par an.

Son contexte d’entraînement a aussi changé. A ses débuts, Sarah Chepchirchir, originaire de Kapsabet, s’est tout naturellement tournée vers Saad Aziz, coach réputé de cette petite ville, pour avoir été l’entraîneur de Pamela Jelimo, sacrée championne olympique du 800 mètres en 2012. Cet homme étonnant, autodidacte de l’entraînement, que nous avions découvert à Kapsabet en 2013, se targue de pouvoir conseiller les coureurs de toutes les distances, du 800 mètres au marathon.

Mais début 2014, Sarah va délaisser « Coach Aziz » pour se tourner vers son frère, Noah Talam. Ce quadragénaire, ancien marathonien à 2h16’, n’est autre que le mari de Jemima Sumgong, sacrée championne olympique du marathon à Rio, et animateur à Kapsabet d’un groupe d’une quinzaine de femmes en préparation pour le marathon. Noah Talam travaille en étroite collaboration avec le Docteur Gabriele Rosa, qui donne son accord à l’arrivée dans ce groupe de Sarah Chepchirchir.

Et ce nouveau coach a fort à faire avec sa soeur, comme l’explique Mathieu Depret : « Elle est très impulsive. Il faut lui serrer la vis. Coach Aziz était très gentil. Mais il faut décider pour elle. Car elle peut faire très bien comme très mal. » C’est ainsi que Noah Talam bâtit sa stratégie : « Pendant l’entraînement, elle a un lièvre. Celle-ci connaît les allures. Sarah n’a pas le droit de dépasser le lièvre, elle doit juste suivre. »

Autant d’éléments expliquant selon Mathieu Depret l’énorme progression chronométrique enregistrée cette année sur le marathon, où elle passe de 2h30’ en avril 2016 à 2h24’ en octobre 2016 à 2h19 en février 2017, sans oublier de mentionner que pour sa première tentative à Hambourg au printemps 2016, elle avait chuté.

Comme il le souligne avec enthousiasme : « Nous, on y travaille depuis plus de trois ans. Elle n’est pas sortie du chapeau comme ça ! » Certes, Sarah valait déjà 1h08’ en 2011, chrono qu’elle va répéter à nouveau en 2012, puis seulement fin 2016, où à Xiamen, elle descend à 1h07’52’’.

15’46 » entre le 30ème et le 35ème km !

Initialement, le marathon de Tokyo n’était pas prévu dans son planning, Sarah devait retrouver la France pour le marathon de Paris, mais le forfait d’une athlète du groupe en novembre dernier l’a propulsée vers la capitale japonaise, et l’entraîneur lui fixe un cadre strict : courir en 3’22’’, soit 10 secondes plus lents que son record sur semi, jusqu’au 30ème kilomètre, et ensuite évoluer selon la forme du jour. Et la forme était visiblement exceptionnelle : elle boucle la section entre le 30ème et le 35ème km en 15’46’’, incluant même un kilomètre en 3’05’’, pour prendre la tête et la conserver jusqu’à l’arrivée.

On devrait revoir Sarah Chepchirchir comme lièvre à Londres ce printemps, en guise de préparation pour le Championnat du Monde de Londres, où elle intègrera l’Equipe du Kenya, pour la deuxième fois de sa carrière, elle avait terminé 11ème du Mondial de semi-marathon en 2011. La somme engrangée à Tokyo (126.000 dollars) lui garantit, de toute façon, ainsi qu’à son fils de 15 ans, un avenir très serein…

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photo : D.R.