Pierre Sallet, le chercheur anti dopage

11 mai 2015
Pierre Sallet au centre lors du tournage de France 2

Pierre Sallet au centre lors du tournage de France 2

Pierre Sallet, déjà très connu dans le monde de la lutte anti-dopage, a fait irruption auprès du grand public à travers le sujet sur le dopage diffusé par Stade 2. Ce reportage a suscité une réaction négative de l’Agence Mondiale de l’Anti Dopage. Pierre Sallet y réagit et replace ce projet dans le cadre plus général de son action contre le dopage.

 

. L’Agence Mondiale anti-dopage a réagi de manière négative sur le sujet réalisé par France 2, et sur votre étude présentant les impacts de la prise de micro doses de produits dopants, et leur non détection par le passeport biologique. Quelle est votre réaction face à leur communiqué ?
Ca fait 10 ans qu’on collabore avec l’Agence Mondiale Anti Dopage. Il faut comprendre que l’AMA a pu être amenée à réagir non pas peut-être sur la finalité de notre recherche et les propos que nous avons tenus, mais plutôt sur des propos inappropriés qui ont été tenus par d’autres autour de notre étude. L’AMA doit être garante d’un certain nombre d’éléments, et en ce sens, le communiqué peut se comprendre. Mais sur le fond, ce qu’on a toujours dit et ce qu’on continue à dire, et c’est le plus important, est que l’outil du passeport est un bon outil, car le suivi individuel d’un athlète est une bonne méthode pour lutter contre le dopage. Maintenant, il y a deux schémas de fonctionnement. Soit on est dans le domaine de la querelle scientifique sur des choses qui n’ont finalement pas d’impact sur l’étude scientifique et les conclusions. Dans ce cas-là, on peut avoir une lecture critique de l’étude, ça fait partie du jeu. Mais est-ce que la lecture critique amènerait des résultats différents ? Ma réponse est non. L’idée est plutôt sur de se concentrer sur la suite. Je peux dire que chacun est dans son rôle, mais qu’on joue tous dans la même équipe. Bien évidemment, nos visions convergent, et on souhaite tous la même chose. Maintenant, il faut retrouver la sérénité avec laquelle nous travaillons depuis dix ans, de façon à ce qu’on puisse continuer à avancer.

. Vous parlez de propos périphériques qui auraient suscité ces réactions. De quoi s’agit-il ?
Le passeport biologique utilise une ligne directionnelle, avec les éléments clefs à respecter, du prélèvement, au transport, jusqu’à l’analyse. Il faut imaginer que le passeport transite dans le monde entier, dans des laboratoires différents. Effectivement, pour nous, la ligne directionnelle a été respectée pour la partie recueil et prélèvement, il n’y avait pas de transport. Normalement, pour une question de précisions de mesures, on réalise 2 mesures sur le même prélèvement et c’est exact que pour notre étude, une seule mesure a été effectuée. C’est là que l’AMA dit vrai, toutes les lignes opérationnelles du passeport ne sont pas respectées. Maintenant, pour avoir longtemps travaillé sur le passeport et être au fait de toutes les variations potentielles de mesures et d’instrumentation, on sait parfaitement que le respect de la ligne analytique du passeport n’aurait strictement rien changé à notre résultat. L’AMA a raison, mais sur le fond, cela ne change rien au résultat.

Une première mondiale, les micro doses multi substances

. Vous travaillez depuis longtemps sur le passeport biologique. On peut même dire que vous avez été un précurseur avec le projet « Athletes for Transparency », où les sportifs déposaient leurs informations, et déjà, ce projet était soutenu par l’AMA. Depuis, vous avez toujours travaillé en bon état d’esprit avec l’AMA. Qu’est-ce qui a motivé votre volonté d’une étude plus spectaculaire, sous l’œil des médias ?
Nous, on n’a jamais cherché le côté spectaculaire. Il faut aussi rétablir les choses : on se situe dans le cadre légal, dans une étude de phase 4. C’est-à-dire que quand vous mettez un médicament sur le marché, on détermine des phases à respecter, de 1 à éventuellement 4. On débute avec des volontaires sains, puis des volontaires avec pathologie, et après, vous obtenez une AMM Autorisation de Mise sur le Marché du médicament. Les médicaments utilisés dans notre étude ont des AMM en France, ils sont utilisés pour traiter des pathologies. Nous, on met en place une étude sur la lutte anti-dopage, qui se place comme une étude de recherche bio médicale de phase 4. Par exemple la phase 4 pour l’EPO, on va regarder s’il y a des effets secondaires à telle dose, ou sur le long terme. Nous, la seule différence, c’est qu’on se situe dans une étude de phase 4 non pas pour une autorisation AMM, la finalité est de savoir si dans le recueil de nos échantillons urinaires et sanguins, on allait observer une détection des produits avec les méthodes existantes. C’est la seule différence, mais c’est une étude complètement classique d’un point de vue bio-médical. Notre étude est scientifiquement encadrée, elle respecte tous les critères d’une recherche bio médicale. Cette étude implique énormément de structures : l’établissement français du sang, la clinique des Iris, le centre d’investigations cliniques de Lyon. Ce sont des structures éminemment expertes. Cela représente une soixantaine de chercheurs et professeurs. Et il faut savoir qu’il y a beaucoup d’autres études sur lesquelles les médias se penchent : par exemple, Carmat, le cœur artificiel, on en parle dans tous les médias.
Pour répondre précisément à votre question, le côté spectaculaire n’a jamais été recherché, au contraire, je trouve que le traitement fait par les équipes de Stade 2 a été très professionnel. Ils n’ont pas du tout basculé dans le spectaculaire : quand on est filmés tous les jours pendant 1 mois, il y a des séquences qui auraient pu être mal interprétées, et ils auraient pu le faire. Ce qui était important est que le grand public puisse avoir une information sur comment s’organise la lutte anti-dopage.

. Dans son communiqué, l’AMA utilise le terme de cobayes humains. Quel est votre ressenti ?
Dans le sujet, on n’a jamais parlé de cobayes humains. Toutes les études de phase 4 dans le monde se déroulent sur de l’humain. C’est juste normal. Ce sont des athlètes, mais à une exception près, tout le monde avait plus de 40 ans, donc plus personne n’est dans une démarche de pure performance de haut niveau. Si on avait fait l’étude sur des personnes atteintes de grosses pathologies, on n’aurait pas eu le ressenti qu’on cherchait à faire connaître du côté du grand public : à savoir que le dopage est efficace, qu’il y a toujours une dangerosité sur la santé, et qu’il faut impérativement des moyens pour la lutte anti dopage, puisqu’aujourd’hui, les tricheurs continuent à s’adapter rapidement par rapport aux méthodes de lutte employées.

SALLET

Les tricheurs ont une longueur d’avance

. Le point qui a un peu perturbé est le fait qu’on y démontre qu’avec les micro-doses, le passeport biologique n’est pas modifié. Est-ce qu’il n’y a pas une inquiétude de donner « envie » de se procurer ces micro doses ? Est-ce une crainte que vous avez envisagée ?
Je vais vous répondre très simplement : en face de nous, les tricheurs ne nous ont pas attendus pour les micro-doses. Aujourd’hui, c’est classiquement utilisé. Dans le reportage, vous n’avez aucune information sur la nature exacte du protocole, en termes de doses, d’administration, de posologies. Il y a beaucoup d’éléments où on ne donne aucune information. Vous en retrouvez 1000 fois plus sur internet. Si la question est « Faites-vous découvrir les micro doses aux sportifs ? » La réponse est non, ils les ont découvertes bien avant nous. Et deuxième point « Est-ce que vous donnez des infos spécifiques pour contourner les méthodes », la réponse est encore non. Maintenant est-ce que vous avez donné envie aux sportifs de se doper, ce n’est non plus pas correct : un sportif n’attend pas un reportage à la télé pour se doper ! En général, c’est face à des résultats qui ne sont pas là, à des blessures, qu’il y a dopage. C’est tout un cheminement et ce n’est pas un reportage qui va vous faire basculer. On avait bien appréhendé ces questions au départ, et l’important était de ne pas donner d’information aux tricheurs qui puisse mettre en difficulté la lutte anti-dopage. Mais non, ça ne va donner envie aux gens de se doper.

. J’ai entendu parler d’une étude menée en 2005, avec des copains, qui auraient déjà testé des produits dopants. De quoi s’agissait-il ?
Toutes les études qu’on a conduites ont toujours été faites dans un cadre de recherche bio-médicale. Pour ce protocole, il y a eu 18 mois pour les autorisations, pour les précédents protocoles, comme sur l’auto transfusion, c’était 12 mois. En général, on change un peu le recrutement. Il faut savoir que les gens engagés dans l’étude sont des gens stables. On est aussi sûrs que ce sont des athlètes qui ont fait toute leur carrière en étant complètement clean. C’est important. Le fait qu’on soit tous très proches est un plus, car il y a beaucoup de contraintes. On ne les voit pas sur le sujet, mais il y a beaucoup de recueils urinaires, sanguins, pendant un mois. Si on n’a pas des liens affectifs, ce serait difficile. C’est déjà très dur en termes de recrutement et de budget. Les assurances sont très chères. On ne pourrait pas faire une étude à 50 ou 60, ce serait irréalisable. On était sur une base de recrutement à 9, on a recrutés 8 sujets et on a fini à 7. Et 7, c’est la limite inférieure pour la recherche.

Nous sommes là pour aider les sportifs propres

. Comment interprétez-vous les résultats de l’étude ? Qu’est-ce cela va vous apporter pour la suite de votre travail ?
Nous, on est là pour aider les sportifs propres. 80% des commentaires faits après le sujet ont été positifs. On a même beaucoup de gens dans la lutte anti-dopage qui ne peuvent pas s’exprimer officiellement, mais qui ont donné des avis positifs. Est-ce que notre étude va apporter quelque chose ? C’est la première fois au niveau mondial qu’il y a une étude sur des micro doses de substances cumulées, il y a des publications sur les micro doses en mono substances, par exemple sur l’EPO. Mais le fait de cumuler les micro doses en EGH, EPO, auto-transfusions.., c’est la première fois que cela est fait au niveau mondial dans un cadre scientifique. Or selon les informations qu’on peut avoir, c’est loin d’être la première fois pour les sportifs qui se dopent ! Nous, la finalité du protocole était de voir comment réagissent les méthodes de détection, et il y avait aussi le volet performances. On a entendu des gens réagir car il ne s’agissait pas d’un double aveugle. Quand cela vient de collègues scientifiques, on est toujours un peu étonnés… Nous, on ne veut pas rentrer dans la polémique par rapport à la performance, on n’était pas là pour montrer que le dopage fonctionne. Si certains en sont encore à dire que à cause du biais scientifique du double aveugle, on n’est pas sûr que les micros doses agissent sur la performance, je réponds « Restez-en là mais vous êtes 15 ans en arrière ». On n’est pas là pour dire si le dopage fonctionne ou pas. Oui, le dopage fonctionne, les micro doses fonctionnent. Que cela améliore de 2, 3, 5, 7 ou 10%, peu importe, ça dénature les résultats…

FrenchReport-659x440. Le fait qu’à ce jour, aucune sanction n’ait été prise en France à partir du passeport biologique vous irrite-t-il ?
Non, ça ne m’irrite pas. Car le passeport biologique est bon. On a travaillé sur le suivi individuel depuis 2006. Effectivement, avec le passeport, on voit de suite avec les marqueurs les profils anormaux et les profils normaux, et on a la capacité juridique de sanctionner un athlète. Nous, on pense qu’on doit redonner au passeport son volet médical initial. Le passeport est une collection d’échantillons sanguins sur lesquels on applique une méthode statistique. Mais il y a d’autres méthodes statistiques : certaines peuvent donner un résultat normal, et d’autres un résultat anormal. Aujourd’hui, on a une seule méthode, et peut-être que 3 sortiront normaux et 2 anormaux. Une première évolution est de travailler sur le multi modèle.
Et la seconde est la mise hors compétition pour raison médicale. L’idée serait de dire à un athlète que son profil paraît anormal, qu’on n’est pas à même de savoir s’il s’agit de dopage, d’une pathologie ou de phénomènes non maîtrisés, mais qu’en tout état de cause, on ne peut pas l’autoriser à prendre part aux compétitions. On milite pour le multi modèle analytique et pour le volet médical. Car je le redis, le passeport est un très bon outil.

L’anti-dopage, une passion personnelle


. Qu’est-ce qui vous a motivé à travailler depuis si longtemps dans l’anti-dopage ?

J’ai travaillé longtemps dans le sport professionnel, je suis un ancien athlète, j’ai beaucoup d’amis sportifs de haut niveau. C’est la passion ! C’est uniquement ça. Je n’ai aucun intérêt, je suis dans l’association Athletes for Transparency depuis 10 ans, j’en ai pris récemment la présidence. Moi à titre personnel, en 10 ans, j’ai dû être deux fois sous CDD dans le cadre de l’association, à chaque fois sur un projet de recherche. Pour être transparent, sur ce projet-là, j’ai eu un CDD de 6 mois à raison de 1000 euros par mois, et le reste est bénévole. Nous, on n’a pas d’intérêt financier, ni d’intérêt commercial. Notre intérêt est vraiment améliorer la lutte anti-dopage. C’est pour cela qu’on est relativement libres d’un point de vue financier. Le fait de ne pas être institutionnel nous permet d’avoir une parole plus libre, et de pouvoir parler au grand public. Pour montrer aux institutions et aux financeurs qu’il faut continuer à financer la lutte anti-dopage. Ce programme fait partie de ça, le dopage existe, la lutte anti-dopage est nécessaire. Il faut qu’on ait les moyens de travailler !

 Interview réalisée par Odile Baudrier
 Photo : France 2