Maël Alric, tout part de la terre

16 mai 2017
Mael Alric avec son troupeau de 200 brebis

Mael Alric avec son troupeau de 200 brebis

Maël Alric aurait pu choisir de devenir un excellent coureur de 3000 mètres steeple, il en avait le potentiel, un niveau athlétique qui lui aurait permis de s’exprimer également sur les chemins du trail, là aussi au plus haut niveau. Il a choisi au final une vie plus paisible. Il est devenu agriculteur-éleveur aux côtés de ses parents à la ferme de Salze dans l’Aveyron. Rencontre.

 

17h 30, la discussion s’était attardée sur cette terrasse ensoleillée, à boire un jus de raisin onctueux, un chat noir nous observant par le carreau d’une fenêtre. La traite des brebis prenait fin, il était temps de libérer le troupeau dans un carré de verdure adossé au Dourdou, cette petite rivière roulant des eaux tranquilles, se languissant, comme une vipère au soleil, avant de mourir en aval dans les tourbillons du Tarn. Jean-Marc et Maël ont tiré les battants, les brebis ont jailli dans la lumière, impétueuses et cavalières, bêlantes et primesautières. Maël, le bâton à la main, de conduire le troupeau en contrebas de la ferme, à grandes enjambées dans cette herbe fraîche, de dire : « elles ne sont pas contentes,  elles aimeraient un terrain avec uniquement du trèfle ». En se courbant pour pincer une tige fraîche, il ajoute « c’est ça qu’elles aiment » en montrant un trèfle à trois feuilles entre ses doigts.

La nature était éclatante. A vif, des couleurs d’une pureté absolue, sans nuance, sans cache, ni tromperie, du vert à croquer, du jaune d’or à savourer, illuminant ces collines du Rougier. Au loin un tracteur fauchait dans la pente, Maël de se retourner « tu vois le sommet de la colline ? Il y a un arbre seul. C’est là que j’aimerais construire ma maison ».

Maël Alric a fait un choix de vie. Revenir vivre ici aux côtés de ses parents, Jean-Marc et Laurence, à la ferme de Salze, dans cette vallée du Dourdou paisible et chatoyante, à un jet de caillou du ruisseau du Len où les truites fario, l’été venu, viennent se mettre au frais. Maël l’explique simplement « J’étais enfant d’agriculteurs mais finalement, je suis arrivé tardivement sur la ferme, à cause du sport » et d’affirmer « oui, c’est un retour aux sources, cela s’est fait naturellement. J’ai réalisé que je ne voulais pas vivre en ville. J’avais besoin de campagne ».

Sa campagne, c’est donc cette vallée où, dans ces méandres tortueux, s’accrochent fermes et villages, les Ardaliès, Calmels, le Viala du Dourdou, St-Izaire et sa forteresse médiévale. La ferme de Salze, c’est une belle bâtisse construite en 1949, au bord d’une ancienne voie ferrée sur laquelle jamais un train n’est venu siffler. L’oncle Antoine y fut agriculteur, puis le grand-père André et enfin le couple Jean-Marc et Laurence reprenant l’exploitation en 1984.

Sur 60 hectares, on y fait du maïs semence et du lait pour Roquefort, c’est la tradition. Depuis 40 ans, il en est ainsi dans ces vertes prairies où la brebis Lacaune est reine. Mais milieu des années 2000, le jeune couple d’éleveurs réfléchit à un avenir meilleur. Laurence se forme à la fabrication des fromages, les premières tomes s’affinent dans le silence des espérances. S’affranchir de la RAGT, c’est l’autre défi à relever. L’industriel-semencier impose ses règles et son diktat, Jean-Marc et Laurence disent stop pour changer de cap. En 2011, ils construisent ainsi une fromagerie. Les terres passent au bio cette année-là et le troupeau en 2015. La première saison, leurs objectifs sont modestes, Maël se souvient « mes parents s’étaient fixés 160 yaourts vendus la première semaine, ils ont fait 330. Puis, on est passé à 800. Aujourd’hui, dans notre cinquième année, nous sommes à 2000 – 2500 semaine ».

Maël Alric au cross de Carmaux

Maël Alric au cross de Carmaux

Ce projet d’entrevoir un mode d’exploitation différent des schémas agro-industriels est finalement directeur pour que Maël, le fils aîné, revienne au bercail et dise non à l’athlétisme de haut niveau.

Maël Alric aux Inters de Montauban

Maël Alric aux Inters de Montauban

Car ce jeune coureur détecté par Rémy Dupuis au club de St Affrique est bien l’un des espoirs du demi-fond français. Très tôt, il rejoint le pôle d’Albi dirigé par Michel Molinié, l’entraîneur de Nicolas Aissat. Il y bénéficie d’un aménagement pour suivre études en fac de biologie et entraînement intensif. En 2009, il est sacré champion de France juniors sur 3000 mètres steeple, l’année suivante, il réalise 8’49’’55 (en chutant…) et se classe second au France espoir sur cette même distance. Il loupe de peu sa sélection pour les Europe mais un avenir se met à vibrer dans le clapot des eaux du steeple. Un temps de 8’30’’-8’35’’ est même envisagé et programmé pour l’année suivante. Mais une blessure survenue lors d’un stage organisé à Rabat au Maroc lui met le doute «on étudiait à ce moment-là le génome, la génétique, moi, j’étais plus sur l’amour de la terre ». Il ajoute « j’ai le caractère d’un Aveyronnais et d’un Breton car ma mère est originaire du Morbihan. Moi, c’est tout ou rien. Sur un coup de tête, j’ai tout arrêté, même la fac. J’ai dit stop au haut niveau car je ne pouvais plus souffrir comme cela dans les séances, à vomir, à être envahi par le lactique ». Il ajoute même « l’athlé m’a privé de mon adolescence ». Aujourd’hui, il court pour son plaisir, du cross l’hiver pour mettre encore quelques mines (3ème aux Inters cette année à St Juéry), du triathlon, des duathlons, du trail en priorité, il ne pouvait y échapper en ces terres aveyronnaises « dans un objectif de découverte, pour partager quelque chose de ma passion » avec ses parents convertis eux aussi au trail, avec ses copains comme Ewen Sabatier, Pierre-Laurent Viguier, Michel Rabat, Benjamin Bellamy. Il est même devenu organisateur du Rasp E Trail,  au pied du barrage du Truel, là où le Tarn prend la taille d’un fleuve encastré dans un immense défilé.

Rentrée 2015, il s’assoit donc sur les bancs de La Cazotte, le lycée agricole de St Affrique pour apprendre à devenir « chef d’exploitation ». Une formation très théorique qui le déçoit, seuls les stages lui mettent les deux pieds dans le fumier, la fourche à la main. Il apprend ainsi le métier à la ferme d’Eygalières chez Laurent Reversat, militant connu de la Confédération Paysanne, lui aussi passé au bio et aux traitements à base d’huiles essentielles. L’aventure peut débuter.

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Il est 18 heures, le troupeau est en semi-liberté à portée de vue de la ferme. Nous plaisantons sur le loup qui n’est pas encore venu chasser sur ces terres éloignées du causse, Jean-Marc de faire remarquer en pointant du regard ces collines boisées « il aurait de quoi se cacher ».

Laurence, elle, est dans son laboratoire, bottes blanches aux pieds, charlotte sur la tête. La journée s’étire, elle s’est postée devant un large évier, un pistolet à eau à la main, elle précise « quand on aime son travail, on ne compte pas ses heures ». Pourtant les Alric ont douté plus que mesure sur leur avenir comme exploitants agricoles. Maël se souvient « ils sont heureux de leur vie, mais ils en ont bavé. Aujourd’hui, les décisions prises représentent vraiment notre façon de vivre. Nous sommes responsables de nos propres décisions. C’est ce qui m’a séduit dans ce projet ». Laurence raconte cette anecdote, à sa façon, elle tire un trait d’union entre cette passion, la course à pied qui unit la petite famille et cette exploitation « nous avions couru Trail en Aubrac. A l’arrivée, c’est là que nous avons découvert les yaourts avec une couche de coulis. On s‘est dit « ça s’est une bonne idée ». Depuis le Gaec du Salze se fournit chez Philippe Piard, un producteur bio de confitures et autres compotées, pour produire yaourts à la châtaigne, à la poire, au sureau, à la mûre et autres fruits sauvages…

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Aujourd’hui, sur les pots de yaourts, le prénom de Maël a rejoint ceux de Jean-Marc et Laurence Alric. Le nouvel associé au GAEC du Salze l’affirme «  je ne peux pas être à côté de mes parents sans donner mon opinion ». Son ambition « faire prospérer la ferme mais qu’elle reste une petite ferme familiale ». Deux chantiers sont d’ores et déjà engagés, l’arrivée prochaine d’une conditionneuse mais surtout la construction d’une grange dédiée au séchage à plat du foin. Montant de l’investissement, 300 000 euros, pour améliorer la qualité du fourrage et in fine la qualité du lait.

A 27 ans, on ne peut concevoir le travail comme autrefois, Maël le paysan, il n’est pas choqué qu’on l’appelle ainsi, est un jeune homme aux commandes de son temps. Peut-être même l’archétype du paysan d’aujourd’hui, respectueux de la terre, voyageur, ultra connecté pour développer son réseau commercial, un brin romantique comme lorsqu’il raconte comment il a connu son amie Lara, gendarme à Broquiès « elle était cliente de la fromagerie. Je lui ai écrit une lettre et quand je faisais du vélo, je la prenais avec moi. Un jour, j’ai vu sa voiture et j’ai posé la lettre sur le pare brise ». La suite de cette histoire ne nous appartient pas.

Sur les bords du Dourdou, le loup n’est pas encore là, on peut dormir sur ses deux joues. L’eau est calme, d’un rose laiteux. Du bord sablonneux, Maël peut jeter des cailloux plats, faire des ronds et penser fort. Son vœu le plus précieux, c’est arracher le meilleur de la terre pour le transformer en une saveur. Cela lui fait dire « tout part de la terre ». C’est sans appel.

Texte et photographies Gilles Bertrand

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