Liv Westphal, l’oeil expert du coach Randy Thomas

5 novembre 2015

En nous accueillant sur ce stade des « Eagles », Randy Thomas affiche un sourire radieux. En quatre années, Liv Westphal a conquis ce vieux briscard, qui dirige l’athlétisme à Boston College depuis près de 30 ans ! Le coach ne dissimule pas l’enthousiasme que lui suscite le parcours de la Française, devenue la référence de son équipe.

Liv Westphal, et son équipe du Boston College

Liv Westphal, et son équipe du Boston College

Vous êtes l’entraîneur de Liv depuis son arrivée à Boston en 2011. Etes-vous celui qui l’a recruté pour Boston College ?

Oui. En fait, elle a démarré en-dehors de Boston College. Elle aimait le programme scolaire, elle aimait Boston. Elle était très intéressée par Boston College.

Pourquoi l’avez-vous recrutée ? Aviez-vous détecté son gros potentiel ?

Elle était de toute évidence très concentrée. Sur ses études, elle faisait partie du top de sa classe à Limoges. Elle était une athlète en devenir, elle ne faisait pas partie des Top athlètes. Elle était également très disciplinée. Et vous sentiez que la NCAA et les possibilités scolaires étaient très importantes pour elle.

Avez-vous recruté d’autres athlètes français ou de l’étranger pour le Boston College ?

Nous allons le faire maintenant. Je vais aller à Toulon pour le Championnat d’Europe de cross. Il y a deux filles en Bretagne qui aimeraient venir ici, et j’espère pouvoir les rencontrer après le Championnat d’Europe.

Pourquoi tant d’Universités américaines sont intéressées à recruter des athlètes de l’étranger ?

D’abord sur le plan scolaire : les étudiants européens bénéficient d’une préparation académique très solide, ils sont très en avance par rapport aux étudiants américains. Quand ils arrivent aux USA pour l’Université, ils sont très bien préparés. Il y a juste quelques ajustements à faire sur le plan sportif pour s’adapter au système américain. En Europe, il n’y a pas le système du lycée, c’est celui des clubs. Du coup, en général, les athlètes se retrouvent avec leur coach et 1 ou 2 autres athlètes pour s’entraîner avec eux. Vous n’avez pas l’ambiance d’être au sein d’une équipe. Evidemment, ici, le sport au lycée est vraiment très très important. Les athlètes développent cette ambiance de groupe. Les Européens ne connaissent pas ça.

Pourquoi est-ce si important d’acquérir cette ambiance de groupe ?

On voit que cela a été un très bon programme pour Liv. Quand elle est arrivée ici pour la première fois, en 2011, elle avait seulement 2 ou 3 membres de son club plus âgés, et d’un niveau supérieur, qu’elle pouvait suivre comme repères. Quand elle est arrivée ici, elle s’est retrouvée avec des athlètes plus jeunes qui pouvaient l’utiliser comme repère. Cela lui a donné le sens de la fierté. En cross-country, notre équipe s’est qualifiée trois fois pour le Championnat NCAA, et les autres fois, Liv s’est qualifiée en individuelle. Cette ambiance d’équipe lui a donné de la force, pour s’entraîner avec d’autres, des objectifs différents, car les objectifs collectifs ne sont pas identiques aux objectifs individuels.

On sait qu’aux Etats-Unis, les jeunes athlètes courent beaucoup plus qu’en France. Est-ce une bonne chose ?

Je pense que Liv court actuellement 100 à 150 km par semaine. Quand elle est arrivée ici en 2011, elle courait environ 55 à 60 km. Cela fait 5 ans, elle a grandi. Elle a augmenté progressivement sa charge. Elle a maintenant 22 ans, elle est plus forte. L’une de ses grandes forces est qu’elle aime la compétition. Elle reste en bonne santé. Elle n’en fait pas trop, elle fait ce qu’il faut, elle ne se blesse pas. Elle n’a jamais été blessée depuis qu’elle est ici, car elle sait prendre soin d’elle. Elle est extrêmement concentrée sur son objectif, et elle n’a pas peur de se placer des objectifs très élevés. En 2013, nous étions à Tampere pour le Championnat d’Europe espoirs, elle avait terminé 5ème. Dès sa sortie de la piste, elle s’est dirigée vers moi et m’a dit que dans deux ans, elle gagnerait. C’est ce qu’elle a fait. Elle se fixe des objectifs, et elle met tout en place pour les atteindre. Elle a un très fort mental.

Au niveau compétition, on voit qu’aux Etats Unis, les athlètes courent beaucoup, avec beaucoup de rendez-vous obligatoires.

Cela peut exister. Mais je ne suis pas partisan de ça. Par exemple, Liv a en fin d’année le Championnat d’Europe de cross, en juniors, en moins de 23 ans, en juillet, il y a deux ans, elle avait le Championnat d’Europe junior, cet été celui des moins de 23 ans. Ces courses sont très importantes pour Liv. Je m’assure qu’elle soit en forme pour ces courses-là. Bien sûr, courir pour l’Université est très important. Mais son expérience internationale est énorme. Courir face à d’autres pays dans des rendez-vous européens ou internationaux est très important pour elle, et j’en ai fait une priorité.

Est-elle l’athlète la plus talentueuse que vous ayez entraînée ici à Boston College ?

Non. Mais elle est la plus forte. Elle est extrêmement déterminée. En termes de talent, j’ai eu une fille qui a couru en 9’11’’ sur 3000 m, qui a terminé championne NCAA sur le 3000 mètres. Mais Liv est au-dessus du lot en termes de force et de motivation. Et courir, spécialement sur le demi-fond, est quelque chose de très psychologique. Si vous avez un grand talent physique, mais que vous n’avez pas suffisamment de mental, votre talent ne vous servira à rien. Liv combine un talent physique et des qualités psychologiques qui peuvent lui permettre de tirer parti de son talent.

Cela veut dire que vous pensez qu’elle pourrait être une grande marathonienne dans le futur ?

Oh oui, elle pourra être une grande marathonienne. Elle pourra courir sous les 2h25’, et peut-être autour des 2h20’, dans les trois ans à venir. Je pense que pour Rio 2016, elle pourrait atteindre les minima olympiques. Je ne parle pas des minima fixés par la France, mais des standards olympiques. Elle peut courir sous les 15’20’’ sur le 5000 m, sous les 32’ sur 10000 m. Elle a la capacité d’atteindre ces chronos. Que la France la sélectionne ou pas, je ne sais pas. C’est un système différent de celui des US, où nous avons les trials olympiques. C’est comme pour le Championnat d’Europe de cross de décembre. Elle ne sait pas quelle course elle va faire, seniors ou moins de 23 ans. Pour moi, elle doit courir chez les seniors, car c’est certain qu’elle sera dans le TOP 4 des Françaises chez les seniors, et elle est capable de finir dans le Top 15. Quand elle est arrivée ici en 2011, les Français ne la connaissaient pas vraiment. Mais maintenant, elle est reconnue. Cela prouve que son passage aux Etats-Unis a été bénéfique, elle a progressé sur le plan universitaire, sur le plan athlétique. Egalement sur le plan social. Nous aimerions la garder à Boston, qu’elle devienne professionnelle, avec des sponsors. Mais quoi qu’elle fasse, elle sera exceptionnelle.

Quel a été le changement le plus important apporté à son entraînement à son arrivée à Boston ?

Un changement a été de lui fixer un jour OFF tous les 9 à 10 jours d’entraînement. Le repos est une composante très importante de l’entraînement. Elle a intégré un jour de repos, c’est utile pour libérer l’esprit. Cela a été un changement très important pour elle. Egalement en termes de volumes. Elle se situe actuellement entre 100 et 150 km par semaine, elle a augmenté progressivement le volume, cela l’a rendue plus forte. L’autre chose importante est que même dans les footings faciles, elle court à environ 3’50’’ au kilomètre. Elle court juste au-dessus de 6 minutes au mile. Rien n’est facile. Son allure de footing tranquille se situe à environ 16 secondes par mile de son allure en compétition. Donc en résumé, plus de volume et plus de qualité.

Quelles sont les bases de votre entraînement ?

Quatre composantes chaque semaine. D’abord une sortie longue. Les athlètes qui arrivent ici pour la 1ère année, on les appelle les Freshman, ont besoin de courir environ 20 km chaque week-end. C’est très important. Ensuite, il y a l’aérobie, avec du travail de tempo, sur les allures du 5000 m. Liv court en 15’30’’, elle fera le mile en 5’. Nous avons deux types séances de tempo. Pour la séance la plus longue, on travaille à une allure plus lente de 30’’ par mile. La 3ème composante est l’anaérobie, avec des séances à allure rapide, au rythme de la compétition ou même plus rapide. Et la 4ème composante est le repos. En sept jours, nous intégrons 1 sortie longue, 1 séance anaérobique, 1 séance aérobie, et 4 jours de repos. Pour elle, c’est différent, elle court 3 jours sur ces 4 jours très vite. Mais elle ne se situe pas dans une démarche de séances, et dans son esprit, elle se repose !

Entretenez-vous des relations avec son ancien entraîneur ?

Non. J’ai juste rencontré Pascal (Machat) à 2 reprises. Je prévois de rencontrer son ancien entraîneur de club à Limoges après l’Europe de Toulon. Il est très âgé. Je suis très impatient de le rencontrer. Je sais qu’il ne parle pas anglais, mais ses parents peuvent traduire. Ce sera super ! J’attends de le voir et de boire un verre de vin avec lui !

Avez-vous des relations avec la FFA ?

Non, ils ne m’ont jamais contacté ! J’aimerais d’ailleurs recruter plus de jeunes athlètes françaises. Pour moi, c’est une grande opportunité, d’obtenir une éducation de qualité et gratuitement. Elles peuvent voir d’autres parties du monde. C’est vrai qu’aux Etats-Unis, nous avons un programme universitaire où les athlètes courent trop. Mais moi, je ne suis pas dans ce système-là. Liv s’est développée de manière bien plus efficace ici qu’elle n’aurait pu le faire en restant en France. Et aussi, elle a bénéficié d’être à Boston College. Car dans beaucoup d’Universités, il y a tellement de coureurs doués que la compétition entre les étudiants est très élevée, et que l’entraînement peut s’effectuer à une allure inadaptée.

Quel est le niveau de performances des athlètes que vous aimeriez recruter en France pour Boston College ?

Pour le cross, qu’elles aient atteint le Championnat de France. Sur la piste, des chronos autour de 10’ sur 3000 m, sous les 4’35’’ sur 1500 m, ou sous les 17’30’’ sur 5000 m. Pour moi, ce sont des athlètes qui ont un potentiel à travailler. Bien sûr, je prendrais aussi des athlètes sous les 17’ sur 5000 m, mais j’aime développer les jeunes. En France, ce sont des athlètes en devenir.

Depuis quand êtes-vous le head coach pour l’athlétisme à Boston College ?

Depuis 29 ans ! De grands athlètes, de grands étudiants, des personnes super comme Liv, ont fait que c’est beaucoup plus facile de continuer à travailler depuis aussi longtemps.

Vous dirigez l’athlétisme seulement pour les filles ?

Oui, j’ai travaillé 22 ans comme head coach pour les garçons et les filles. Et puis depuis 7 ans, je me consacre à l’équipe féminine. Car nous avons développé un programme de bourses scolaires pour les filles, avec un financement spécifique. Nous avons fait beaucoup d’efforts financiers, on m’a donc demandé de me consacrer seulement aux filles.

Combien d’athlètes bénéficient d’une scolarité gratuite ici ?

Nous avons environ une liste d’environ 47 scolarités, et nous avons 22 à 23 scolarités en argent. Liv a une scolarité entièrement gratuite. D’autres ont des bourses partielles.

Quel est le prix d’une scolarité ici ?

65.000 dollars par an. Cela inclut l’hébergement, la nourriture. Par exemple, Liv vit maintenant en appartement. Elle reçoit chaque mois une somme pour payer le loyer. Puis pour les repas. Et cela inclut aussi les cours, et les livres scolaires. Elle bénéficie aussi d’un billet aller-retour tous les semestres pour rentrer en France. Ce sont de bonnes conditions. Pour une athlète exceptionnelle !

> Interview réalisée à Boston College par Odile Baudrier

> Photos : Gilles Bertrand

L'équipe de Boston College sur le réservoir

L’équipe de Boston College sur le réservoir