L’IAAF entre pertes financières et corruption

13 juin 2020

World Athletics, ex-IAAF, affiche de grosses pertes financières pour les années 2017 et 2018. L’information émerge au moment même où le procès pour corruption de Lamine Diack et consorts se tient à Paris, dévoilant des détournements par l’ex-président de l’IAAF et son fils se chiffrant en millions de dollars sur la période 2007-2015.

19 millions de dollars de pertes en 2017 et autant en 2018. Ce serait le déficit enregistré par l’IAAF, devenu World Athletics. Le conditionnel s’impose tant le secret demeure autour des comptes de l’instance internationale. Celle-ci n’est pas soumise à publication de sa comptabilité, de par son siège social installé à Monaco. Et selon le très rigoureux site « inside the games », l’IAAF serait ainsi la dernière fédération de sports olympiques d’été à conserver le mystère autour de ses informations financières.

Mais « The Sports Examiner » a réussi à obtenir quelques éléments chiffrés sur les années 2017 et 2018, qui révèlent une situation très délicate, avec de grosses pertes annuelles. Elles représentaient 47% du budget 2017, comptant 40 m $ de recettes, et 39% du budget 2018, fort de 48 millions de dollars de recettes.

Hasard ou pas ? Cette divulgation intervient juste au moment où le tribunal correctionnel de Paris accueille le procès pour corruption de l’ancien président de l’IAAF, Lamine Diack, de son fils, Papa Massata, de Gabriel Dolle, d’Habib Cissé, des Russes Valentin Balakhnichev et Alexei Melnikov.

Or l’ordonnance de renvoi rédigé à cette occasion par Bénédicte de Perthuis, la vice-présidente chargée de l’instruction, fourmille d’éléments chiffrés qui donnent la teneur des malversations détectées dans cette sinistre affaire mêlant dopage et détournements financiers.

Le contrat Dentsu, 492 millions pour 28 ans

Dans ce document fort de 105 pages, les divers prévenus apparaissent tour à tour sous un sombre visage, avec cette capacité à empocher de l’argent en échange de mauvais procédés.

Indiscutablement, Papa Massata Diack s’impose comme l’homme fort du système, avec cette fonction confiée par son père de négocier avec l’ensemble des sponsors de l’IAAF, dans un cadre qu’il avait spécialement conçu lui permettant d’empocher de très grosses commissions, voire directement certains contrats.

Le décompte précis s’avère aussi complexe que fastidieux. A quasiment toutes les pages, le nom de Papa Massata Diack est cité en regard de sommes où les zéros ne manquent pas… Car le fils Diack apparaît dans tous les contrats noués par l’IAAF, qu’il s’agisse de la banque russe VTB Bank, la pétrolière chinoise Sinopec, la Coréenne Samsung, l’Indienne Nirmal Lifestyle, l’Abu Dhabi Corporation ou encore la télévision chinoise CCTV.

Avec des montants collectés qui sont égrenés dans cette ordonnance de renvoi, au fil de l’analyse des différents contrats. On peut ainsi retrouver à la page 16 la récapitulation des contrats négociés pour l’IAAF par Papa Massata Diack, entre 2007 et 2015, avec un total qui atteint 672 millions de dollars ! Un chiffre largement nourri par le contrat Dentsu, s’élevant à 492 millions de dollars, pour la période 2001-2029, puisque ce contrat avait été renégocié dès 2015, pour une durée supplémentaire de 14 ans…

Plus de 3 millions de commissions pour Papa Massata Diack

Pour son travail de consultant, Papa Massata Diack facturait 900 dollars par jour, puis 1200 à partir de 2012, en ajoutant aussi des avantages incroyables, comme un bonus de 250.000 dollars pour les contrats VTB et Sinopec, puis un « profit share » de 5% sur les revenus liés au contrat Dentsu, et à certains programmes.

Comme le révèle la page 17 de l’ordonnance, Papa Massata a facturé à l’IAAF un total de 750.000 dollars en 2012, incluant consulting et frais de transports, et bonus sur les ventes VTB et Sinopec. En 2013, plusieurs factures sont établies, le seul montant indiqué s’élève à 160.000 dollars. En 2014, sa facturation monte à 973.000 dollars. Et en 2015, ses honoraires atteignent 998.000 dollars, avec en particulier une facture de 825.000 dollars validée par son père Lamine Diack, quelques mois seulement avant son départ de l’IAAF, acté dès le mois d’août par l’élection de Sebastien Coe. Soit un minimum 3 millions de dollars revenant à Papa Massata Diack durant ces quatre années….

Mais Papa Massata Diack ne s’est pas contenté de ces magouilles financières menées via les comptes de sa société Pamodzi Sports Consulting. Il est aussi accusé d’avoir reçu, avec son père and co, de gros pots de vin de la part d’athlètes suspectés de dopage en contrepartie de la mise en veilleuse de leurs contrôles. Avec cette fois un montant évalué à 3.4 millions d’euros (*).

Pourtant, ce personnage central de cette corruption n’est pas présent à Paris pour répondre aux questions de la présidente Rose Marie Hunaul. Papa Massata Diack a toujours refusé de répondre aux convocations des juges parisiens, et n’a plus quitté le Sénégal depuis le début de cette affaire (du moins officiellement).

La justice sénégalaise n’a pas facilité le travail des juges français

Dans son refus de collaboration, l’homme d’affaires a été quelque peu épaulé par la justice sénégalaise, qui a obstinément refusé d’envisager une extradition vers la France, avec le soutien du Chef de l’Etat du Sénégal. On peut même parler d’une quasi-entrave au travail des juges français, avec le très grand retard apporté à la commission rogatoire de mai 2016 pour obtenir les informations sur les comptes bancaires de Papa Massata Diack et des sociétés. Ce n’est en effet qu’en novembre 2019 cette demande a été exécutée. Et par un étrange hasard, les pièces n’émergeaient en France qu’en janvier 2020, juste le jour de l’ouverture du procès. Avec pour conséquence, le report de ce procès à ce début juin.

Le lundi 8 juin, une nouvelle fois, Papa Massata Diack a tenté de jouer les trouble-fêtes, en exigeant un nouveau report au motif que ses avocats sénégalais n’avaient pu se rendre à Paris du fait de la fermeture des frontières suite à la crise sanitaire.

Mais la présidente Rose Marie Hunaul a opposé un refus ferme à cette demande. Papa Massata Diack sera donc jugé avec la défense de son avocat parisien, alors que les prévenus russes Valentin Balakhnichev et Alexei Melnikov sont également absents de l’enceinte.

Le docteur Gabriel Dolle, Habib Cissé, et Lamine Diack n’ont pu profiter des mêmes passe-droits de par leur lieu de résidence en France.

Lamine Diack, sous contrôle judiciaire et interdit de quitter la France depuis novembre 2015, s’est ainsi vu contraint de se justifier face aux dérives constatées. Et sous la pression des questions de la juge et des avocats des parties civiles, il a justifié cette dissimulation de contrôles positifs d’athlètes russes ou turcs d’une manière très simple. Au nom de la bonne santé financière de l’IAAF… Un budget bien équilibré justifierait donc toutes les dérives ??!!

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photo : D.R.

*partagés entre lui, Lamine Diack, Habib Cissé, le conseiller de son père, Valentin Balakhnichev, vice-président de l’IAAF, Alexei Melnikov, entraîneur russe