L’Ethiopie, à l’écart du dopage ?

25 janvier 2016

éthiopie a

2015 fut une année noire pour le Kenya avec une multiplication des affaires de dopage, le récent rapport de l’Agence Mondiale Antidopage classant ce pays aux rangs des nations où l’on suspecte de nombreux cas de passeports litigieux. Paradoxalement, son voisin, l’Ethiopie, se tient à l’écart des affaires de dopage avec un seul cas marginal recensé à ce jour. Cela signifie-t-il que ce pays n’est pas contaminé par ce fléau ?  

 

A New York, la West Side Runner est l’une des plus anciennes associations de coureurs. Créée en 1975, elle accueille principalement des latinos, mexicains en majorité, presque tous travailleurs immigrés, qui socialement et culturellement hésitent à franchir la porte du Road Runner’s Club.

40 ans plus tard, la situation n’a finalement guère changé. Ils sont désormais 500 à porter le maillot rouge flanqué du sigle WSX. Encore aujourd’hui, ils sont majoritairement originaires d’Amérique du Sud et Centrale mais depuis quelques années, ce sont des coureurs éthiopiens qui sont venus grossir les effectifs de cette association. Non pas dans le but de trouver un emploi et de s’intégrer dans la société américaine mais de vivre tout simplement de la course à pied.

Dernièrement cette association a été prise à partie sur les forums américains à propos d’un cas de dopage impliquant un coureur portant les couleurs de ce club. Son nom, Tesfaye Assafa, d’origine éthiopienne, habitant le Bronx, qui pour s’être sauvé lors d’un contrôle, s’est vu infliger une suspension de deux années. Commentaires sur les forums : « Pour un cas découvert, combien de cachés ? » ou bien « combien d’argent volé ? ». Sur le site ARRS, Tesfaye Assafa, arrivé aux Etats Unis en 2011 aurait gagné en compétition près de 26 000 $US lors de ces quatre dernières années, une somme bien modeste pour vivre dignement à New York.

L’Ethiopie serait-elle parée de toutes les vertus ?

A aujourd’hui, ce cas mérite d’être signalé car il est le seul impliquant un coureur éthiopien recensé sur les listes IAAF. C’est tout à fait marginal. Un seul cas contre 21 Kenyans purgeant actuellement une suspension pour dopage, l’Ethiopie serait-elle à l’abri du dopage ? L’Ethiopie serait-elle parée de toutes les vertus ?

Si la « bulle » kenyane «  a explosé suite à la multiplication des affaires, son voisin des hauts plateaux semble étrangement à l’abri des soupçons.

Sur le papier, s’il faut s’en tenir à la seule liste des cas de dopage publiée par l’IAAF, rien ne permet de penser que le pays de Gebre soit perverti par le dopage. De même, lors des récentes révélations de l’AMA à Munich, ce pays n’a pas été cité alors que la Russie, la Turquie, l’Ukraine, le Maroc, l’Espagne et le Kenya ont été montrés du doigt, l’IAAF reconnaissant qu’elle avait été exposée à un nombre élevé de passeport atypiques « présentant à la fois une forte prévalence de dopage sanguin (suspecté) et des difficultés pratiques pour la réalisation des tests dans ces pays » dixit le rapport de l’Agence Mondiale Antidopage.

Pourtant, l’Ethiopie comme le Kenya, n’est pas un modèle en matière de lutte anti dopage. L’agence nationale de lutte anti dopage n’a toujours pas été créée et l’éloignement du laboratoire agréé pour analyser les prélèvements ne permet pas d’effectuer des contrôles sanguins sur les 69 athlètes qui doivent se soumettre au système de localisation « whereabouts« (contre 99 athlètes pour le Kenya).

Alors qu’au Kenya, le journaliste allemand Hajo Seppelt a révélé au grand jour dans son documentaire à quel point ce pays était corrompu par le dopage, personne n’a encore osé se mettre le nez dans les petites affaires d’un pays, l’Ethiopie, où l’économie du running liée à la haute performance est sensiblement calquée sur le modèle kenyan.

Le récent marathon de Dubaï avec ses 1 million de $US de gain (800 000 $US en primes d’arrivée + 200 000 $US de primes record) a encore démontré toute la puissance de cette nation sur la route du marathon, une branche de l’athlétisme exploitée par les plus grandes agences occidentales de management et qui se développe à l’écart de tous contrôles. Ainsi, 52 marathoniens furent invités, 32 chez les hommes, 21 chez les femmes.

A Dubaï, Amane Beriso franchit le mur du son et empoche 80 000 $US

Côté masculin, la course fut remportée à la surprise générale par le jeune Tesfaye Abera, réussissant 2h 04’24’’. Ce coureur qui s’est imposé par deux fois en France, à la corrida de Langueux, en 2013 puis en 2014 avec un record à 28’21’’, n’appartient pas au groupe cible IAAF. A Dubaï, il améliore son record personnel de 5’22’’ pour son second marathon.

Chez les femmes, la victoire revient à la très chevronnée Tsegaye Tirfi en 2h 19’41’’ mais sa dauphine, Amane Beriso, crève l’écran. A 25 ans, inconnue sur le plan international et bien entendu, elle aussi absente des listes IAAF, elle change de braquet en réalisant 2h 20’48’’ alors que modestement, ce printemps encore, elle raflait des primes de 100 dollars sur le circuit des courses européens (4ème à Langueux cette année pour une prime de 115 euros… !!!). A Dubaï, celle-ci franchit le mur du son et empoche 80 000 $US.

Avant que le vent du scandale ne vienne également soulever la poussière et asphyxier voire paralyser le système éthiopien,  il serait plus qu’opportun que conjointement, IAAF et Fédération Nationale prennent les mesures nécessaires pour que l’Ethiopie ne sombre pas dans les eaux tourbeuses d’un marécage dans lequel le Kenya s’est embourbé. La politique de l’autruche n’a jamais été payante. Jusqu’à quand les dirigeants concernés seront-ils aveugles ?

> Texte et photo Gilles Bertrand