Les liens entre Jama Aden et Salim Ghezielle, accusé pour le dopage de Laila Traby

2 juin 2018

A la suite de l’interpellation de Jama Aden en juin 2016, la police espagnole a collecté de nombreux éléments mettant en cause l’entraîneur du Qatar,  qui risque une peine de 4 ans et demi de prison pour mise en danger de la santé des athlètes. Mais les enquêteurs espagnols ont également  fait des découvertes qui relient Jama Aden et Salim Ghezielle. Celui-ci a été mis en examen en septembre 2016 en France pour sa responsabilité dans le dopage de Laila Traby, qui était entraînée par Jama Aden, juste avant son contrôle positif de novembre 2014.

leila traby vignette belgrade
C’est un très long écheveau qu’ont démêlé les policiers espagnols depuis qu’ils sont impliqués dans l’affaire de Jama Aden.  Et les éléments dévoilés par « El Pais » ce vendredi 1er juin démontrent que leur implication est ancienne, remontant à 2015, à la suite d’informations d’athlètes espagnols, puis ensuite des demandes de l’IAAF, en raison des cas de Hamza Driouch, et Laila Traby, deux athlètes positifs entraînés par Jama Aden.

L’interpellation du coach effectuée en juin 2016 n’a été qu’une toute première étape. A l’été 2017, la justice espagnole avait décidé de renoncer aux poursuites pour dopage, pour se limiter à une simple plainte pour crime contre la santé publique. En cette fin mai 2018, les équipes de « El Pais » ont pu consulter le dossier constitué par le Procureur, qui indique qu’il envisage de demander une peine de 4 ans et demi de prison à l’encontre de Jama Adam et de Ouarid Mounir, pour mise en danger de la santé des athlètes, ainsi qu’une amende de 8400 euros. Toutefois la date du procès n’est pas encore fixée. Avec en filigrane, une grande interrogation : pourquoi Jama Aden, qui dispose de la double nationalité britannique et qatari, viendrait-il assister à ce procès et se faire condamner ???

Laila Traby utilise les mêmes produits que le groupe de Jama Aden

Selon les documents consultés par nos soins, les éléments découverts au fil de leur enquête par les policiers catalans comportent quelques surprises, et en particulier leur ramification vers la France, et l’affaire de Laila Traby. Rappelons que l’athlète, médaillée de bronze au championnat d’Europe du 10000 mètres en août 2014, avait été interpellée en novembre 2014 avec des produits dopants dans son chalet de Font Romeu et avait ensuite été contrôlée positive à l’EPO. Suspendue 4 ans, Laila Traby avait été mise en examen en septembre 2016 pour usage et détention de produits dopants. Egalement mis en cause, Salim Ghezielle, le frère de son entraîneur, Noureddine, et Charak Belamkadem. A ce jour, ce cas n’a pas plus évolué, et demeure en stand by.

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Comme le révèle le dossier de « El Pais », les policiers espagnols ont établi, à la demande de l’OCLAEPS, des liens forts et très équivoques entre Laila Traby et le groupe de Jama Aden. Celui-ci était devenu l’entraîneur de Laila Traby courant 2014, sans que soit connue la date exacte de son changement de Nourredine Ghezielle vers le Somalien, très probablement en juin 2014, moins de deux mois avant qu’elle ne conquière la médaille de bronze au championnat d’Europe. La police catalane dispose d’éléments confirmant la présence de la Française à l’hôtel Arrahona durant l’été 2014, puis entre le 6 et le 13 septembre 2014. D’autres points amènent les policiers catalans à évoquer des « coïncidences », et elles concernent les pratiques douteuses de Laila Traby, comme du groupe Aden. L’EPREX, la marque d’EPO détectée chez Laila Traby, est la même que celle découverte lors de la perquisition menée en juin 2016 à Sabadell dans l’hôtel occupé par le groupe Aden. Laila Traby utilisait également un sérum formé d’acides aminés et d’électrolyte (marque Totamine), exactement comme le faisait Ayanleh Souleiman (marque Aminoplasmal).  Ce complexe n’est pas un produit dopant, à condition de ne pas dépasser un dosage excessif. Ce type de produits était certainement très prisé par les athlètes du groupe Aden, puisque Genzebe Dibaba, Ayanleh Souleiman, Abdelakder Abdi ont été découverts le 17 juin 2015 à Font Romeu, transportant des produits illégaux en Espagne, mais non interdits par les règles anti-dopage. Encore des pratiques « borderline », avec ces produits utilisés en perfusions massives, malgré les règles…

Autant d’éléments qui posent la question de l’implication de Jama Aden dans le dopage de Laïla Traby, mais l’enquête française, menée entre 2015 et 2016, et qui s’est achevée très peu de temps après la perquisition menée en Espagne, s’est orientée vers Salim Ghezielle et Charaf Belamkaddem, mis en cause pour avoir fourni des moyens à l’athlète, incriminée, elle, pour infraction, acquisition et détention.

Salim Ghezielle travaille avec Jama Aden

Et justement, le dossier espagnol permet de constater des liens entre Jama Aden et Salim Ghezielle. Cette fois, ce sont des conversations « Whats App » qui sont dévoilées dans le rapport policier, entre Jama Aden, et Salim Ghezielle. Il agit alors au sein de la société « Agon Sports International » de la manager espagnole Monica Pontchafer, en se présentant comme agent sportif. C’est dans ce cadre qu’il contacte Jama Aden le 2 avril 2016 pour informer l’entraîneur qu’il s’occupe de Betty Desalegn, et de Madina Mehamed, deux athlètes représentant les Emirats Arabes Unis, qu’il est chargé d’escorter sur le meeting de Stockholm. Le 5 avril 2016, Salim Ghezielle demande même l’aide de Jama Aden, pour inscrire pour Stockholm, le Marocain Hanane Ouhoudou, mais l’entraîneur refuse en raison de ses antécédents de dopage, car celui-ci a été suspendu deux ans en 2012 pour un problème de passeport biologique. L’affaire se corse, avec un autre SMS de Jama Aden, qui rappelle le 5 juin 2016 à Ahmed Al Kamali, le président de la Fédération de Emirats Arabes Unis, de ne pas oublier l’argent des « vitamines » de Madine Mehamed. Sans oublier aussi qu’en octobre 2017, Betty Desalegn va se voir suspendue deux ans pour irrégularité de son passeport biologique.

DESALEGN 2015

Ces échanges confirment une collaboration entre Salim Ghezielle et Jama Aden. Depuis quelle date ? Dans quel véritable cadre ? Les relations entre les deux hommes se limitaient-elles à de simples échanges techniques ou bien le duo a-t-il travaillé de manière étroite dans le montage des protocoles de dopage suivis par Laila Traby ????

Certaines pistes n’ont pu être explorées. Et l’affaire Jama Aden apparaît finalement se limiter à une affaire de santé publique, sans qu’il ne puisse être mis en cause directement pour des faits de dopage, et sans que des athlètes comme Genzebe Dibaba ou Ayanleh Souleiman ne subissent aucune sanction à avoir été entraînés par ce coach douteux et à évoluer au milieu de produits dopants. Pour le procureur espagnol, les athlètes de Jama Aden ont été ses victimes. Certes. Mais leurs records portent leur nom, les médailles leur ont été remises, leurs comptes en banque se sont garnis…

 Texte : Odile Baudrier

Photo : Gilles Bertrand