Le passeport biologique, un outil anti-dopage complexe

17 décembre 2016

La suspension d’Othmane El Goumri pour deux ans suite à des irrégularités de son passeport biologique remontant à 2013 met un focus particulier sur le passeport biologique, cet outil conçu pour mettre en évidence des faits de dopage à travers l’analyse de paramètres sanguins, et également stéroïdiens. Depuis son utilisation par l’IAAF en 2009, environ 70 athlètes ont été sanctionnés pour des problèmes liés à leur passeport biologique. En France, le premier cas est tout récent, il concerne Riad Guerfi, son dossier a été examiné par l’AFLD cette semaine, la décision éventuelle d’une suspension n’est pas encore connue à ce jour.

Othmane el Goumri cross le Pontet 2014

Othmane el Goumri au France de cross le Pontet 2014

PBA – trois lettres pour désigner le Passeport Biologique de l’Athlète, mis sur pied depuis 2009 par l’IAAF. Une méthode novatrice créée pour permettre de repérer à travers les analyses sanguines des variations anormales de paramètres qui révèlent l’utilisation de méthodes illicites de dopage, et en particulier, l’usage de stimulants de l’EPO, les transfusions, les manipulations sanguines, comme le dévoilent les informations figurant sur le site de l’Agence Mondiale anti-dopage.

Avec en objectif principal, celui de détecter les dopés qui passent à travers les mailles du filet en faisant preuve d’une très grande connaissance des produits illicites et de leur élimination par l’organisme.

Un taux d’hématocrite variant de 4 points.

Le passeport biologique intègre plusieurs marqueurs : l’hématocrite –l’hémoglobine – la numération érithrocytaire – le pourcentage de réticulocytes – la numération des réticulocytes – le volume corpusculaire moyen – l’Hémoglobine corpusculaire moyenne – la concentration corpusculaire moyenne en hémoglobine.

Selon les informations dévoilées par Othmane El Goumri auprès d’Hassan El Lahssini, son contact au sein du club d’Alès, c’est la variation de son taux d’hématocrite qui aurait posé problème, car évoluant entre 44.4 et 48.4, sur la base des résultats de 4 analyses de sang.

Des informations à prendre évidemment avec beaucoup de précaution, à défaut de disposer du dossier complet qui a incité les experts médicaux à pencher en faveur d’une sanction. L’IAAF s’appuie sur les avis du Français Michel Audran, (qui vient d’être nommé à la tête du laboratoire de Chatenay Malabris), l’Allemand Olaf Schumacher et l’Italien Giuseppe D’Onofrio .

Comme le soulignait le docteur Pierre-Yves GARNIER, en charge du passeport biologique à l’IAAF, lors du « Colloque National de Lutte et de Prévention du Dopage » organisé en mars 2014, les paramètres étudiés « peuvent être la concentration en hémoglobine, le « OFF score » (combinaison de l’hémoglobine et du % de réticulocytes, l « ABPS », qui fait intervenir 7 paramètres sanguins différents) ou encore  le % de réticulocytes. Il sera bientôt possible de mesurer la masse totale d’hémoglobine, qui présente l’avantage de ne pas dépendre de la concentration. »

Une fois ces experts d’accord sur « l’anormalité » de la situation, il reste à l’IAAF à instruire les dossiers, en questionnant les athlètes suspectés pour qu’ils puissent justifier les éléments douteux. Par exemple, une augmentation du taux d’hématocrite après un stage en altitude. C’est l’un des arguments que Riad Guerfi aurait présenté dans sa défense pour justifier ses hausses.

Les procédures sont longues et remontent largement en arrière

C’est ainsi que dans le plus grand secret, de nombreuses procédures sont en cours. Pour la France, le nombre d’une dizaine d’athlètes affichant des profils anormaux circulait en OFF depuis ce printemps, et les noms de Riad Guerdi et Othmane El Goumri en faisaient partie.

En 2014, le docteur Garnier avait révélé qu’en 3 ans : 10.000 valeurs avaient été collectées, 5000 profils ouverts, 4% présentaient un profil anormal avec un indice de suspicion au-dessus de 99,9 %. Ceci pour aboutir à « 125 profils expertisés ou en cours d’expertise, avec 27 sanctions prononcées à ce jour ». Depuis cette date, les choses se sont emballées, on a abouti à plus de 70 sanctions. Cela donne un élément intéressant sur le nombre de profils expertisés…

Et bien sûr, de telles procédures prennent du temps, beaucoup de temps. D’où cet incroyable décalage existant entre le moment où il est considéré que le profil de l’athlète témoigne de taux anormaux révélant le recours au dopage, et le moment où la sanction apparaît sur la place publique.

C’est encore le cas avec Othmane El Goumri, qui a été suspendu en juillet 2016, mais dont le début de l’infraction est daté au 11 août 2013, avec la disqualification de ses performances depuis cette date. Il ne s’agit nullement d’un cas isolé, comme en témoignent les listes figurant sur le site de l’IAAF. Ainsi les Turcs Asli CAKIR ALPTEKIN et Bahar DOGAN, les Russes Valeriy BORCHIN et Lydia GRIGORYEVA ont-ils, eux aussi, connu la même situation de dates d’infractions remontant très en arrière du moment où leur suspension a été prononcée. Sans oublier aussi le cas du Qatari, Hamza Driouch, suspendu fin 2014 alors que son passeport est considéré comme douteux depuis juillet 2012.

Le passeport biologique doit-il être considéré comme d’une fiabilité absolue ?

Certains experts émettent des réserves sur son utilisation à des fins de sanctions pour dopage. Pour Pierre Sallet, spécialiste anti-dopage, les constatations de taux anormaux devraient plutôt amener à suspendre le sportif de toute participation à une compétition. En raison à la fois de la complexité des analyses, pouvant laisser entrevoir la possibilité d’erreurs possibles dans les interprétations, et aussi des grandes contraintes de réalisations des tests. Ainsi du transport des prélèvements qui doit être effectué à une certaine température, et analysés dans un délai de 36 heures, allongé depuis 2014 à 48 heures. Comme souligne Pierre Sallet : « On s’adapte aux problèmes pratiques, on allonge le délai, mais est-on sûr qu’il n’y a pas d’impact sur l’échantillon ? »

Se pose aussi le problème du nombre d’échantillons analysés. Les premières informations faisaient état d’un chiffre de 6 tests nécessaires pour dresser le profil du sportif. Un nombre ramené par la suite à 4 échantillons. Avec aussi la contrainte que ces 4 échantillons soit répartis dans le temps, en période pré-compétition et hors-compétition, et également de manière inopinée et opinée.

Autant d’exigences fortes à respecter sur un plan pratique pour garantir la fiabilité des résultats et leur interprétation, et éviter de prêter le flanc à toute critique sur cet outil.

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photo : Gilles Bertrand