Le cas de Laureline Gaussens disséqué par Pierre Sallet

8 janvier 2016

Laureline Gaussens a été relaxée de sa suspension anti-dopage décidée en août dernier après son contrôle positif à la morphine, qui résulte de sa consommation de pain avec des graines de pavot. Une décision suscitant une grande incrédulité chez de nombreuses personnes, mais parfaitement justifiée pour Pierre Sallet, spécialiste de l’anti-dopage, qui explicite les bases scientifiques de cette affaire.

 

Laureline Gaussens, suspendue par la FFA

Laureline Gaussens, suspendue par la FFA

 

Le cas Laureline Gaussens a débouché sur une relaxe. Elle a pu argumenter sur le fait qu’elle avait mangé le matin de son contrôle du pain avec de la graine de pavot. Elle a pu fournir une attestation de l’hôtel, et du boulanger qui avait fabriqué le pain. Pour toi, est-ce une surprise de découvrir le lien entre les graines de pavot et la morphine ?

En fait, une publication existe depuis 2003, elle a été faite par des Allemands, elle s’intitule « Concentration urinaire de la morphine et codéine après absorption de graines de pavot ». Dans leur protocole, ils utilisent huit produits qui contiennent de la morphine, qu’ils font ingérer à un groupe formé d’hommes et de femmes. Ils regardent la concentration urinaire en morphine, et on s’aperçoit que les conclusions sont vraiment légitimes qu’à partir de 1 microgramme par millimitre de graine absorbée, la sensibilité au test anti-dopage est dépassé.

Dans sa décision sur Laureline Gaussens, l’AFLD avait fait d’un dosage de morphine de 1.8 nanogramme par millimitre pour une norme maximum fixée à 1.3 nanogramme par millimitre. Peut-on savoir quelle quantité de graines de pavot il faut absorber pour atteindre une telle concentration qui rend positif ?

En théorie, on pourrait le savoir. Mais il faudrait expérimenter. Car pour analyser la concentration qu’on retrouve, il y a d’abord à prendre en compte la nature de la concentration dans le produit initial. Par exemple, dans l’étude allemande, ils ont huit produits : la plus petite valeur est 0. 6 microgramme par gramme et la plus grande est de 151 microgramme par gramme. La concentration dans l’aliment en graines de pavot joue énormément sur la concentration qu’on va retrouver. Dans une fabrication artisanale de pain, est-ce que le boulanger met la même quantité de pain partout ??? Je n’en suis pas sûr. C’est le 2ème élément. Il y a donc le contenu théorique, le contenu réel lié à la fabrication du produit. Ensuite, il y a la quantité de pain ingérée, avec évidemment une grande différence entre un pain entier ou une tranche. Il y a aussi la cinématique du produit, c’est-à-dire comment il va se digérer, également le poids de la personne, et son sexe. Avec une différence entre un homme de 80 kg et une femme de 50 kg. Enfin, ce qu’on va retrouver dans l’urine sera conditionné par le moment où on va le chercher car il y a un pic en fonction des métabolismes. En cherchant tout de suite après l’absorption de pain, on ne trouvera rien. Mais 4 ou 5 heures après, il y aura des traces. Et 24 heures après, il n’y aura plus rien. Il y a beaucoup d’éléments à prendre en compte pour réussir à calculer la quantité absorbée pour atteindre 1.8 nanogramme par millimitre.

Dans son cas, il a été noté qu’elle avait effectué son petit déjeuner à 7h20, et le contrôle à 14 heures. Ce délai de 7 heures peut-il expliquer aussi la positivité à la morphine ?

Oui, et il y aussi l’impact de l’effort, avec les problèmes d’hydratation. Elle n’avait peut-être pas uriné pendant la course. Du coup, la concentration de l’urine est forte. Mais il faut répéter qu’il s’agit d’une quantité infime, elle était vraiment à la limite du seuil. Et puis, le point important est qu’on ne retrouve pas de codéine. En fait, la morphine est retrouvée dans de nombreux composants de base, comme dans l’héroïne, la codéine… Beaucoup de substances se dégradent en produisant de la morphine, mais aussi simultanément de la codéine. Et donc dans son cas, il y avait une vraie question de savoir pourquoi il y avait juste de la morphine. L’explication est finalement très logique. D’autant plus si on a pu vérifier que l’hôtel servait ce pain, que le boulanger fabriquait ce pain avec ces graines. Quand tous les éléments sont là, il faut le prendre en compte. Je peux rappeler d’autres histoires où des sportifs connus ont prétexté des compléments alimentaires, ont pris 6 mois au lieu de 2 ans, mais on n’a jamais analysé les compléments alimentaires… Là, dans ce cas, des choses ont été faites de manière procédurière. Et moi, je suis partisan de croire à son explication.

Attention aux graines de pavot !

Attention aux graines de pavot !

On peut voir sur internet que cette décision suscite beaucoup de réactions d’incrédulité, de blagues, de ricanement. Qu’en penses-tu ?

Oui, j’écoute. Car la morphine, on la retrouve dans l’héroïne, c’est de l’opium ! Le seul bémol qu’on peut donner est le fait qu’en mangeant ce pain-là, il y a tout de même un effet de la morphine. Car on retrouve des traces dans l’organisme, et même si la quantité est infime, il y a un effet ergogénique sur la performance, tu sens moins la douleur. J’ai lu le PV de la décision, je l’ai trouvé très équilibré. Tout tend vers l’idée d’une contamination, donc ils admettent qu’il s’agit d’une contamination. Même si encore une fois, l’athlète est tout de même responsable de ce qu’il absorbe. Mais le fait qu’ils lui retirent son résultat est une bonne décision. Cela va alerter les sportifs. Je dois d’ailleurs raconter une anecdote personnelle à ce sujet. Hier je prenais à manger à la gare de Lyon, et j’allais prendre des biscuits Gerblé « Pavot Citron ». Mais tu venais de me parler du cas de Gaussens, et je n’ai donc pas pris ces biscuits. Maintenant il ne faut pas non plus que les gens utilisent cet élément-là pour détourner les usages… Il faut avoir une communication avec un message préventif très clair, celui de ne plus absorber aucun aliment avec du pavot. Pour éviter la problématique qu’on a connue pour les compléments alimentaires, avec une multiplication de situations. En cas de contrôle positif, l’argument était celui du complément acheté sur internet, dont il ne reste aucun comprimé pour pouvoir analyser, et donc on ne pouvait rien vérifier.

Le risque est que cela devienne une excuse facile.

Oui, comme pour les compléments. Il faut faire attention car sinon, les gars s’engouffrent. Le mec peut se dire qu’il va jouer la morphine, et qu’il pourra toujours incriminer les graines de pavot… Donc, un sportif ne doit prendre aucun risque et oublier tous les produits avec du pavot.

N’est-ce pas dommage que la FFA l’ait suspendue aussi rapidement pour finaliser la relaxer après ? Qu’en penses-tu ?

Dans la justice, il y a de la préventive. Là, c’est un peu pareil. Je pense que c’est une meilleure option de suspendre vite. Car si la personne se défend, fait appel, puis à l’AFLD, au TAS, cela peut traîner. Il y a 8 à 18 mois de procédure. Et si elle n’est pas suspendue, elle continue à faire de la compétition. Pour moi, dès qu’un échantillon est positif, et qu’il n’y a pas de vice de procédure, (c’est le seul élément à prendre en compte), il faut suspendre l’athlète, pour une période préventive de 3 mois ou 6 mois, en attendant la décision. Toutes les affaires ne sont pas jugées dans les mêmes délais.

C’est tout de même un coup dur pour Laureline Gaussens, pointée du doigt avant d’être disculpée.

Ce qu’on redoute le plus dans la lutte anti-dopage, c’est le faux positif. Pour les faux négatifs, ce n’est pas pareil. Le gars a pris de l’EPO, tu n’as pas trouvé, c’est dommage. Mais déclarer un athlète positif alors qu’il est innocent, c’est la hantise des acteurs de la lutte anti-dopage. Toutefois, la législation anti-dopage est tout de même bien faite d’un point de vue juridique, pour donner l’avantage aux athlètes. Tout est fait pour ne pas avoir de faux positifs. Laureline Gaussens devra se refaire une image. Mais elle ne doit pas surtout pas être stigmatisée.

Interview réalisée par Odile Baudrier

Photo : D.R.