L’AFLD hostile au programme Quartz

30 mai 2019

L’AFLD a dévoilé son hostilité à l’adhésion des sportifs au Programme Quartz, qui visait à lever le voile sur leurs analyses biologiques. L’agence française anti-dopage s’inscrit ainsi en contre pied au mouvement impulsé par une dizaine d’athlètes, emmené par Kévin Mayer, désireux de montrer leur engagement contre le dopage. Pierre Sallet, créateur de Quartz, réagit avec vigueur à cette position.

Le bel emballement autour de la dizaine d’athlètes engagés dans le programme Quartz n’a pas séduit l’Agence Française Anti-dopage. Au contraire même. L’AFLD a pris quelques jours pour produire un message aux allures de douche froide pour tous les sportifs et observateurs intéressés par la démarche novatrice impulsée par quelques internationaux français, en particulier Kévin Mayer, Mélina Robert Michon et Hassan Chahdi.

Leur démarche avait fait l’objet de très nombreux relais médiatiques, et cet enthousiasme témoignait de l’envie des sportifs, comme des médias, de trouver une parade à la terrible affirmation : « On ne sait pas qui est qui ». Cette poignée d’athlètes voulait ainsi démontrer qu’un engagement vers la divulgation publique de leurs données de santé ne pouvait que servir la cause de l’anti-dopage.

Mais l’AFLD ne l’a pas entendu de cette oreille… Et curieusement, le message de l’Agence « colle » aux réactions de certains sportifs hostiles au projet, en particulier l’idée de « certificat de probité et de protection de la vie privée ». Car la crainte était grande chez quelques-uns que leur refus de dévoiler leurs analyses publiquement soit interprété en leur défaveur.

Ce danger d’une stigmatisation des athlètes refusant de jouer la clarté sur leurs données médicales était apparu très clairement à Pierre Sallet, à l’origine du programme Quartz. Et sa démarche envers les fédérations s’orientait vers des propositions tournées sur les jeunes athlètes, avec la proposition que tout sportif à fort potentiel de moins de 20 ans se voit proposer l’intégration dans Quartz Elite, financée par sa Fédération, l’ambition que ce système devienne le modèle dans les 10 ans à venir.

L’opposition de l’AFLD s’appuie sur le point plus technique des analyses prises en compte par le programme Quartz, en insistant sur le fait que « les analyses se font sur convocation, sans caractère inopiné, et dans le laboratoire de biologie médicale du choix du sportif ».

L’Agence, qui connaît pourtant bien Pierre Sallet, créateur il y a dix ans du système « Samm » utilisé pour la programmation informatique des contrôles anti-dopage, ne prend pas ainsi en compte le fait que les athlètes adhérant au programme Quartz Elite autorisent également les équipes de Quartz à accéder à leurs données Adams, collectées, elles, lors des contrôles anti-dopage par l’AFLD ou l’AMA. Ainsi qu’aux analyses effectuées dans le cadre du suivi longitudinal imposé par la FFA.

Autant d’informations s’ajoutant à celles transmises volontairement par les athlètes, et pour lesquelles la fiabilité ne peut être remise en cause. D’où un ensemble de données interprétables scientifiquement pour comprendre si des dérives ont été effectuées.

Certes, comme le rappelle l’AFLD, les profils biologiques des sportifs sont déjà interprétés par les instances anti-dopage. Toutefois les analyses Quartz n’ont surtout pas vocation à prononcer des sanctions contre les athlètes, mais simplement à mettre en garde pour des raisons de santé, tout en ajoutant une barrière supplémentaire contre le dopage, un fléau si difficile à éradiquer.

Dommage que pour l’AFLD, la volonté de transparence apparaisse très clairement  comme un problème éthique. Cette même éthique que les sportifs malhonnêtes bafouent à tout va…

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photo : D.R.


Pierre Sallet : « L’AFLD est dépassée par le programme QUARTZ »

L’AFLD a publié un communiqué hier (le 29 mai 2019) au sujet de la divulgation publique de données de santé qui semble viser sans le nommer le programme QUARTZ. Qu’est-ce que cela t’inspire?

C’est une très bonne chose que l’AFLD se préoccupe de débats philosophiques autour de la santé mais je pensais que sa mission est liée à la lutte antidopage. Si vous me dites que tout fonctionne bien au niveau de la lutte antidopage, je pourrais à la rigueur comprendre que l’AFLD cherche à étendre ses prérogatives mais pour moi après 15 ans au cœur du système, je dis que la lutte antidopage va mal et que l’AFLD devrait se concentrer sur son travail.

Après pour le communiqué en lui-même, cela faisait 7 jours que nous savions qu’il allait sortir donc rien de bien surprenant; c’est juste une coquille vide. Ils n’ont même pas eu le courage de citer nommément le programme QUARTZ alors que tout le vise.

Ce qui est le plus choquant dans cette histoire c’est que l’AFLD est une structure de droit qui se doit de faire respecter le droit et qui là s’autorise à remettre en cause une liberté fondamentale de l’individu. Pour faire simple, chacun est propriétaire et 100% libre de diffuser ses données médicales ou autre comme il l’entend. Le droit est là, point barre. Après qu’on soit d’accord avec ça ou pas, c’est autre chose.

Si l’AFLD ne connaît pas ce point de droit sur les données médicales, elle n’est pas à niveau; si elle connaissait ce droit, elle fait preuve de malhonnêteté en laissant planer un doute. Comment voulez-vous ensuite que les sportifs aient confiance? Quelle autorité a l’AFLD pour venir faire la morale aux athlètes qui souhaitent diffuser leurs données médicales? Elle n’en a pas.

On comprend bien que la transparence des données est un sujet sensible qui peut amener ces questions ?

Bien sûr. Mais avant tout dans le programme QUARTZ, nous ne nous préoccupons que des règles, ce n’est pas nous qui rédigeons et votons les textes de loi. La loi en France et à l’international permet à un sportif de diffuser ses données dans le cadre du programme QUARTZ, nous appliquons la loi. C’est le sportif qui choisit, pas nous, chacun est libre de le faire ou pas. Par contre, s’il diffuse à travers notre plateforme, il diffuse tout. Nous voulons éviter des situations par le passé comme Armstrong ou Rasmussen ou même très récentes sans les citer de sportifs qui diffusent quelques données pour montrer que tout va bien. Nous c’est tout ou rien et bien sûr rétractable. Libre quoi.

Après, l’équipe de direction actuelle de l’AFLD a débarqué depuis quelques années seulement dans l’antidopage et partira dans quelques années comme c’est leur règle interne. Ils n’ont pas notre expertise ni la connaissance fine des rouages de l’antidopage. Nous avons déjà eu des réunions à l’AFLD par le passé (au moins 3) entre 2006 et 2008 en présence de la Commission Nationale Informatique & Liberté, du Conseil National de l’ordre des médecins, de pharmaciens et experts médiaux… sur ce seul sujet de la liberté personnelle de diffusion des données médicales pour arriver à la conclusion que c’était 100% légal. L’équipe en place n’était pas là à cette époque. Et là 13 ans après, ils cherchent à réinventer la poudre. Que d’énergie perdue !

Le programme QUARTZ est aujourd’hui un pilier dans l’univers du trail-running. Sa récente arrivée dans l’univers olympique peut-elle expliquer cette mise en garde de l’AFLD ?

Là encore on peut voir que la direction de l’AFLD est à mon sens complètement déconnectée des sportifs. Le programme QUARTZ existe depuis 2008 au niveau des événements en trail-running, depuis 2014 pour le suivi annuel des sportifs dans ce sport et il aura donc fallu 5 ans pour que l’AFLD se réveille sur un point mineur du programme QUARTZ qui plus est optionnel à savoir la diffusion des données. Quelle réactivité…, et pourquoi ?

Pour moi, si j’interprète les conséquences de ce communiqué, l’image que renvoie l’AFLD est que ce n’était que des athlètes d’un «petit sport » qui diffusent leurs données et ça ne les faisait pas réagir. Mais là, ça prend de l’ampleur au risque de venir marcher sur nos plates-bandes de l’antidopage, alors il nous faut réagir. Moi, je le vois comme ça. Quelle considération pour les sportifs des disciplines moins médiatiques. Ils n’ont encore là rien compris. Cela ne fait encore que nuire à leur image déjà beaucoup écornée.

Pour le reste, bien sûr que si certains athlètes devaient être amenés à diffuser toutes leurs données comme nous le demandons dans QUARTZ, ils seraient bien ennuyés. Appelons un chat, un chat. Nous nous concentrons sur les athlètes qui se retrouvent dans notre philosophie. Les autres suivent la voie qu’ils souhaitent. Le programme QUARTZ est basé sur du volontariat et n’a pas vocation ni capacité juridique à pouvoir être imposé, au sens juridique du terme, à une fédération.

Parlons des fédérations justement, comment le programme QUARTZ pourrait-il s’intégrer dans une fédération ? Le Président de la FFA s’est exprimé de manière forte sur le programme QUART. Ne penses-tu pas que ce communiqué de l’AFLD pourrait nuire à son développement ?

Je pense que les Fédérations n’ont pas de leçons à recevoir de l’AFLD pour gérer leur sport. Aujourd’hui en France de manière simplifiée, la partie antidopage n’appartient plus aux Fédérations; tout est désormais centralisé au niveau de l’AFLD. Si ça peut faire grincer quelques dents dans les fédérations, je pense qu’au contraire « perdre » cette partie antidopage est la meilleure chose qui pouvait leur arriver. Elles vont pouvoir se concentrer sur la promotion de leur sport et la santé de leurs athlètes que ce soit avec le programme QUARTZ ou d’autres initiatives peu importe. Nous sommes en tout cas à la disposition de tous pour en parler.

La FFA, suite à « l’affaire à Calvin », a été pionnière sur le sujet, en profitant pour faire une remise à plat interne et avancer. Le programme QUARTZ via ce que nous appelons aujourd’hui en interne « le club des 9 » (les 9 athlètes FFA qui ont intégré le programme QUARTZ) est arrivé en même temps. Il y a des choses à faire ensemble c’est sûr. C’est l’état d’esprit que nous aimons, la construction commune d’une action dans un respect mutuel et le tout au service du sportif. C’est aujourd’hui la FFA qui verra les suites à donner, mais mon petit doigt me dit que de grandes choses peuvent se mettre en place et elles pourraient en surprendre plus d’un !

Comment vois-tu l’avenir avec l’AFLD ?

L’AFDL est dépassée par le programme QUARTZ et va chercher à nous nuire par tous les moyens; et ça a déjà commencé.

A l’heure où je vous parle un athlète du club des 9 a eu 2 contrôles en moins de 10 jours en stage ce qui de ses propres mots ne lui est jamais arrivé en 10 ans… Un autre athlète vient à l’instant d’avoir un appel du secrétaire général de l’AFLD. C’est clairement une dérive. Je ne sais pas qui contrôle ses actions et qui contrôle cette institution aujourd’hui ?

Moi je suis forgé à tout ça. Je sais que l’AFLD va faire des prières en espérant qu’un athlète du programme QUARTZ Elite vienne à être contrôlé positif pour dire au monde entier « Vous voyez on vous avait dit ? ». Aucun programme ne peut se targuer d’être 100% infaillible. Ce n’est pas notre vocation, nous ne sommes qu’un programme de santé qui contribue à la lutte antidopage. Il arrivera sans doute peut-être un jour un contrôle positif sur un athlète du programme QUARTZ, mais nous espérons que ça sera sur la base des informations que nous avions transmises comme c’est déjà arrivé par le passé.

Vous savez pour le reste, j’ai fait ma première conférence commune en tant que jeune chercheur avec Jacques de CEAURRIZ en 2006 l’ancien patron du laboratoire de l’AFLD et père du test EPO. Il ne m’a jamais regardé de haut (et DIEU sait qu’il aurait pu) et a toujours été bienveillant avec moi. Quelle belle personne ! Il y a bien sûr Jean-Pierre VERDY le précédent Directeur des Contrôles, aujourd’hui un ami, avec qui pendant 10 ans nous avons pu collaborer sur de très nombreux dossiers. J’ai eu des échanges avec l’ancien Président de l’AFLD Pierre BORDRY, quel charisme et l’intelligence de nous avoir laissé développer le logiciel SAMM. Ce que les gens ne savent pas c’est qu’entre 2009 et 2019, 100% des contrôles de l’AFLD étaient gérés par notre système, le logiciel SAMM. Cette collaboration s’est arrêtée le 10 avril 2019 à notre demande. Quelques semaines plus tard, voici ce communiqué…. C’est étrange. Je ne reconnais plus aujourd’hui cette institution. A 5 ans des JO, elle part complètement en lambeaux.

Que l’AFLD vienne s’attaquer à Quartz, à mon rôle, moi mais pas aux athlètes (ce qu’ils ne vont pas manquer de faire, c’est sûr). Ils ont dépassé les limites. En quoi un secrétaire général d’une ONAD se permet-il de joindre un athlète pour lui « mettre la pression » ??? Je ne sais pas qui est l’organe de contrôle de cette institution. Son financeur le Ministère, le Gouvernement, le Sénat (qui a demandé une enquête), une autre structure ??? Mais il faut réagir, les choses vont désormais trop loin.


Sophie Duarte : je suis surprise de cette réaction

« J’ai accueilli avec surprise le message de l’AFLD. Pour nous athlètes, le système Quartz est le seul outil qui ait été mis à notre disposition pour montrer notre engagement dans la lutte anti-dopage, pour donner du crédit à nos performances, pour affirmer l’éthique de notre sport à la veille des JO 2024.

Sans oublier qu’il s’agit avant tout d’un outil de santé, et ce point est important aussi pour nous athlètes de haut niveau. L’interprétation des données par le système Quartz conduisait à définir quatre profils : normal – atypique – maladie potentielle – anormal, avec pour ce dernier profil, la possibilité qu’il s’agisse de dopage. Et dans les deux derniers cas, était décidé l’interdiction de compétition sur une période, et non pas une sanction sportive.

De toute façon, la divulgation des données au public n’est pas automatique. Pourquoi est-ce que ça dérange certains sportifs que la dissimulation d’infos se poursuive ? Cela les a certainement conduits à réagir négativement auprès de l’AFLD.

Pour moi, le plus grand obstacle à la lutte anti-dopage vient de la centralisation d’informations par un seul médecin ou une autorité unique. Le programme Quartz se présente comme une solution pour les Fédérations et athlètes, qui veulent donner de la crédibilité à leurs performances. Ce programme doit se construire non pas à côté de l’AFLD, mais AVEC l’AFLD, comme la lutte anti-dopage doit se construire avec l’OCLAESP. »


Le communiqué de l’AFLD :  Message aux sportifs au sujet de la divulgation publique de leurs données de santé

« L’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) ne peut que se réjouir lorsque des sportifs s’engagent contre le dopage, et comprend parfaitement leur souhait d’affirmer leur intégrité. De grands champions se sont exprimés sur ce sujet et ont manifesté leur volonté d’agir. Certains ont pensé, de bonne foi, trouver une solution en adhérant à un programme privé de suivi sanitaire et en publiant leurs analyses biologiques.

Ce choix, lorsqu’il est libre, constitue effectivement un geste symbolique fort et a d’ailleurs attiré l’attention des médias.

Pourtant, au-delà de cet aspect symbolique, l’AFLD considère que la divulgation publique des données de santé d’un sportif n’est pas utile à l’accomplissement de sa mission et pose un problème éthique.

En l’état actuel des connaissances scientifiques et du droit, un programme de suivi sanitaire ne peut, ni ne vise à délivrer des « certificats de probité », a fortiori si les analyses se font sur convocation, sans caractère inopiné, et dans le laboratoire de biologie médicale du choix du sportif.

Même avec des procédures extrêmement rigoureuses et l’appui d’équipes scientifiques de pointe, les organisations antidopage, comme l’AFLD en France, n’ont pas non plus cette prétention. Elles démontrent des cas de violation des règles antidopage, limitent drastiquement les risques de dopage à l’échelle de la population sportive et s’efforcent de créer les conditions de la confiance, mais les dérives sont toujours possibles.

Il faut rappeler que les organisations antidopage établissent déjà des profils biologiques de sportifs, en complément des contrôles classiques qui visent à une détection directe des substances interdites, et les interprètent en suivant une méthodologie éprouvée qui s’appuie sur des publications scientifiques reconnues. Dans de nombreux cas, les profils apparemment anormaux trouvent, après examen ou enquête, d’autres explications que le dopage, notamment des particularités génétiques, des pathologies ou un état de grossesse. Quant à l’absence d’anomalie, elle ne prouve pas que le sportif ne se dope pas, comme l’ont montré de nombreuses affaires : on peut avoir un profil normal et pourtant être contrôlé positif.

La publication des résultats d’analyse biologique ou des données d’un suivi médical ne peut donc atteindre le but légitime poursuivi par des sportifs intègres de vouloir démontrer que leurs performances sont authentiques.

Il est également important de réaffirmer le droit des personnes à préserver leur intimité et leur droit au secret médical, sans être stigmatisées et accusées de vouloir « cacher quelque chose ». Nul sportif ne devrait subir de pression pour dévoiler ses analyses biologiques, ni être montré du doigt pour avoir choisi d’exercer un droit fondamental.

Aux yeux de l’AFLD, un sportif qui refuse de publier ses résultats d’analyse biologique n’en est pas pour autant suspect. De même, l’Agence, conformément à son programme de contrôle, continuera de suivre ceux qui affichent leurs résultats, même normaux.

Reste l’essentiel : la volonté des sportifs de contribuer à la lutte contre le dopage.

Pour cela, il est impératif qu’ils continuent de s’exprimer et de demander des comptes à toutes les parties prenantes, AFLD comprise.

Aujourd’hui, la meilleure manière de donner du crédit aux performances sportives reste les programmes conduits par des organisations antidopage indépendantes des pouvoirs politiques et sportifs, et disposant de ressources suffisantes. Sur ces différents points, des progrès restent à faire de par le monde. Et nous avons tous le devoir d’y contribuer. »