Jean Paul Villain, la bête noire du steeple des années 70

8 juillet 2016
Jean Paul Villain, le V de la victoire aux Europe d'Helsinki en 1971

Jean Paul Villain, le V de la victoire aux Europe d’Helsinki en 1971

Avec 5 médailles d’or, le 3000 mètres steeple est la discipline qui dans l’histoire des Championnats d’Europe a rapporté le plus de titres à la France. En 1971, 25 ans après le premier titre obtenu par Rafaël Pujazon, Jean Paul Villain, l’enfant terrible du steeple qui n’est pas sans rappeler Mahiedine Mekhissi, s’impose sur la piste d’Helsinki. Retour sur ce passage de rivière.

 

A la descente d’avion, la délégation française ne pavoise pas. Avec seulement trois médailles sur l’oreiller rouge, les journalistes de l’Equipe ont déjà sorti les armes avant même la fin des championnats d’Europe qui se déroulent cette année là à Helsinki. Jean Claude Nallet a remporté le titre sur 400 mètres haies, Jean Wadoux, la médaille d’argent sur 5000 et Jean Paul Villain s’est illustré sur 3000 mètres steeple, sacré champion d’Europe, 25 ans après Rafaël Pujazon, médaillé d’or en 1946. Des Etats Généraux sont réclamés, on remet sur le grill le fameux débat école – détection – athlétisme. Bref, les cadres techniques affichent profil bas.

A la descente de l’avion, il manque l’un des médaillés. Jean Paul Villain.  Le comité d’accueil de Dieppe attendra pour honorer l’enfant du pays.

Celui-ci a décidé de rentrer en voiture, une Ford avec laquelle deux copains de toujours, les inséparables Daniel Barat et Jean Marie Jouy accompagnés de Madeleine Villain, la maman du champion, ont fait la route France – Finlande. Pas question de rentrer aussi vite, car à peine redescendu du podium, Jean Paul Villain est courtisé. Il se voit proposer de courir plusieurs meetings locaux. Il n’y a pas d’argent à gagner, juste le gîte et le couvert sont offerts. Mais pourquoi ne pas en profiter, la petite bande est prête pour un grand voyage qui les mène notamment à Turku et sa légendaire piste, là même où Paavo Nurmi bat deux records du monde, le 1500 et le 5000 mètres, le même après-midi, en juin 1924. Sur cet anneau de cendrée d’un noir d’encre, Jean Paul Villain sur la lancée des Europe, cogne le moustachu et chevelu Dave Bedford en quête de record national. Deux jours plus tard, la petite troupe se retrouve à Stigtompa, une petite localité suédoise pour un meeting régional. La vie est belle, la petite bande s’amuse de ces instants de liberté.

« Je dis toujours que j’aurai tué pour courir »

Jean Paul Villain a de nombreux surnoms, le « petit ferrailleur », « la bête noire », c’est d’ailleurs le titre de sa biographie, ou bien encore « l’enfant sauvage », « le corsaire » par analogie au maillot noir qu’il porte début des années 70. C’est un steepler né, les trois entraîneurs qui l’ont approché en sont convaincus, Yves Lavieuville, Jo Malléjac et Roger Thomas, trois hommes qui ont surtout cherché à canaliser ce coureur « à l’esprit frondeur » comme l’écrivent les deux auteurs du livre consacré à la carrière du steepler. « Je dis toujours que j’aurai tué pour courir » la phrase de Jean Villain exprime ce caractère trempé, audacieux, téméraire. D’ailleurs, Alain Billouin, alors journaliste fétiche de la rubrique athlé à l’Equipe, ne s’y trompe pas. Dans le jargon de la presse, il tient le bon client, un gamin de la rue, revanchard d’une jeunesse miséreuse, un franc parler affirmé, un caractère rebelle, une « tête de mule », une « tête de cochon », là aussi les surnoms volent et…du talent, c’est du fil d’or à tisser.

Vainqueur de sa demi finale puis neuvième de la finale olympique de Mexico, la performance de Jean Paul Villain est passé au second plan après la performance de Jacky Boxberger, finaliste à 18 ans du 15.  Dans la communauté du demi-fond, c’est le beau, le grand, le sexy Jacky qui a les honneurs de cette olympiade. Le Normand va devoir attendre son heure pour accoster au bon port de la gloire.

Un an avant Munich, Helsinki, c’est une répétition d’avant J.O. Jean Paul Villain aborde ces Europe ainsi. Il a bossé dur. Il devient « maître dans l’art de passer les barrières. C’est tout un spectacle » analyse l’entraîneur Jo Malléjac. Guy Texereau, trois fois sélectionné olympique, sept fois champion de France de 1962 à 1968 a trouvé son successeur. Premier titre de champion de France en 1970, un second en 1971, record de France battu ce jour là en 8’27’’, le Normand à l’âme de marin pêcheur est lancé.  Dans l’Equipe, Christian Montaignac parle de « l’extravagant Jean Paul Villain » dont les colères de roquet deviennent légendaires. Il l’affuble d’une étiquette «attention fragile » en précisant « Jean Paul Villain est prisonnier d’une enfance tourmentée. Il fait d’excès en tout, et cela va de l’espièglerie, de la générosité, de l’intolérance à la bonté ». Cette année là, Michel Jazy le félicite « c’est la première fois que je te vois courir intelligemment ». Un mois avant ces Europe, il bat à nouveau le record de France en 8’28’’2 lors d’un match France – Angleterre. Toujours auprès des journalistes de l’Equipe, le steepler frondeur l’affirme « il est en quête de bonheur ».

« C’est bizarre que cette médaille soit en bronze et non en véritable or »

Ce bonheur, il le touche du doigt le 15 août 1971 sur la piste du stade olympique d’Helsinki. « Je commence à connaître ce que j’espérais toujours » déclare-t-il. Les auteurs de sa biographie publiée en 1992 sont élogieux, des superlatifs en cascade pour écrire cette conquête. Ils ont visionné les archives de l’INA, ils le surnomment « le Beau Villain » encouragé par 50 000 spectateurs scandant « Ranska, Ranska », Jean Paul Villain s’échappant à la cloche, s’extirpant de trois coureurs russes, Dudine, Bitte et Sysoiev lui collant le short. Roger Thomas s’écriant «il est beau, il est beau » ce nouveau champion d’Europe sacré en 8’25’’2 à seulement trois secondes du record du monde détenu par l’Australien Kerry O’Brien.

Sur le podium, il se penche pour qu’on lui glisse autour du cou la médaille d’or, il écoute religieusement la Marseillaise. Redescendu, il tripote sa médaille. Il a un doute légitime. Le fils d’un ancien ferrailleur s’exprime ainsi « c’est bizarre que cette médaille soit en bronze et non en véritable or ».

> Texte Gilles Bertrand à partir de la biographie éditée en 1992 : Jean Paul Villain, la Bête Noire – auteurs Louis Granon et Eric Sénécal-Audigou