New York

L’exil des marathoniens oromos d’Ethiopie

Les athlètes éthiopiens sont les bienvenus à New York où Bill Staab, un Américain de 77 ans, joue pour eux le bon Samaritain, les intégrant au sein du West Side Runners, un club mêlant Ethiopiens et Latinos. Il les accueille dans son appartement de Manhattan, devenu le refuge de ces coureurs, tous d’ethnie Oromo, persécutés en Ethiopie par le Gouvernement. Au marathon de New York, trois marathoniens ont terminé dans le TOP 20, emmenés par Tadesse Dabi, 6ème.

6 heures du matin, jour de marathon. La nuit enveloppe encore Manhattan. Les fines silhouettes de la poignée de coureurs et coureuses du top niveau se dirigent vers une rangée de bus alignée dans la 54ème rue, le long du fameux Musée MOMA. La plupart sont accompagnés de leurs proches, les meilleurs escortés par leur manager ou coach. On retrouve ainsi Gianni De Madonna, Joos Hermens, Hussein Makké, Ray Flinn, Tom Flemming, Haji Adilo, Steve Magness, Deena Kastor, Ryan Hall, qui patientent, dans une ambiance un tantinet pesante, pour assister au départ de ces bus emmenant cette petite élite vers Staten Island, pour ce marathon tant attendu. A leurs côtés, un homme dépare un peu, avec sa veste de survêtement élimée affichant en grandes lettres « Ethiopia ». Justement, Bill Staab est là pour assister un Ethiopien, Tadesse Dabi, pour son premier marathon de New York. Comme il l’a épaulé depuis plusieurs mois qu’il s’est installé à New York, et comme il le fait pour des dizaines d’Ethiopiens chaque année, s’inscrivant dans le club de « West Side Runners » qu’il préside depuis près de 40 ans.

Hussein Makké, qui m’affirme être le manager de Tadesse Dabi, me présente rapidement Bill Staab sur ce bord de trottoir, et celui-ci accepte de suite l’idée d’une rencontre pour un sujet consacré à ce club, au concept inédit, celui d’accueillir Ethiopiens et Latinos installés à New York.

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Quelques jours plus tard, nous mettons le cap sur son domicile, un appartement dans un immeuble ancien en briques rouges, d’apparence cossue, situé à quelques rues à l’Ouest de Central Park, à proximité immédiate du Lincoln Center for the Performing Arts, et juste à l’arrière du Muséum d’Histoire Naturelle. Un Afro Américain, taille Sumo, en costume cravate assure la sécurité à l’entrée, pour la réserver strictement aux habitants et à leurs invités.

Bill Staab nous accueille sur le palier et nous introduit dans un appartement pour le moins surprenant. Les murs sont recouverts de tableaux anciens et de vieilles affiches de spectacles lyriques. Le salon offre un décor hétéroclite, de grandes étagères croulent sous les livres et les disques, des bibelots excentriques jouxtent des piles de boîtes vertes en carton marquées du nom de « Tiffany », contenant des trophées abandonnés par les coureurs. Ce lieu kitsch surprend par sa longue rangée de chaises alignées le long des étagères, face à un immense canapé recouvert du tissu traditionnel éthiopien orné des broderies typiques de ce pays. A peine entrés, on bute dans une petite chambre où sont alignés trois lits, sur lesquels sont tranquillement installés des coureurs éthiopiens. Juste à côté du salon, une autre chambre accueille deux lits. C’est dans ces petits dortoirs que vivent certains coureurs éthiopiens du club, comme les trois marathoniens qui ont disputé le Marathon de New York ce week-end. L’appartement de Bill Staab n’est plus tout à fait le sien. L’homme s’en amuse ouvertement : « J’ai eu jusqu’à 14 coureurs ici ! »

Rien ne prédestinait vraiment cet homme âgé maintenant de 77 ans à se transformer en bon Samaritain pour ces cohortes de coureurs avides de prize money, qui débarquent les uns après les autres chez lui, et qu’il épaule pour leurs demandes de visa, leurs inscriptions, leurs déplacements. Bill Staab l’avoue, il a eu un début de vie facile. Son patronyme complet, William Du Pont Staab Jr, dévoile ses origines allemandes remontant à son arrière grand-mère. Il connaît une enfance tranquille dans le New Jersey, banlieue privilégiée de New York, au sein d’une famille capable de lui offrir des études, ce sera à Madison, à l’Université du Wisconsin. Puis après six mois d’armée, il rejoint les fameux « Peace Corp », cet organisme déversant de jeunes idéalistes américains à travers toute l’Afrique pour des actions humanitaires. Bill se voit affecté pour deux ans comme professeur de sports au Libéria, d’où il visite quelques pays d’Afrique de l’Ouest. Cinquante ans plus tard, cela demeure encore sa seule incursion en Afrique, car le paradoxe est qu’il soutient les coureurs d’Ethiopie sans avoir jamais mis un pied dans ce pays… Un vrai comble pour ce grand voyageur, il a sillonné le monde entier durant toute sa carrière professionnelle, il énumère ainsi le Japon, Singapour, le Brésil, la Roumanie, l’Amérique du Sud, le Mexique, où il a répété les déplacements pour son job dans l’import-export d’acier, grâce auquel il a pu s’offrir cet appartement bien placé dans le West Side de Manhattan.

Les coureurs éthiopiens ont trouvé refuge chez Bill Staab

Les coureurs passent quelques jours, un mois ou plus dans cet appartement

C’est à sa retraite, à 68 ans, qu’il se mue en sorte de « missionnaire » pour les Ethiopiens. Il y a déjà alors plus de 40 ans qu’il baigne dans la course à pied qu’il a découvert à son retour du Libéria, il dispute l’une des premières éditions du Marathon de New York en 1977, et il comptabilise au total plus de 900 courses disputées, du 10 kilomètres au marathon, où il vaut 2h56’. Dès ses débuts, il a évolué au sein du WSX, le West Side Runners Club, et le décès brutal du créateur de ce club le propulse comme Président en 1978.

Il impulse alors un virage radical pour cette structure, en acceptant d’accueillir dès 1979 des coureurs latinos immigrés à New York. A l’époque, la démarche est novatrice. Comme le rappelle Bill Staab, le plus grand club new yorkais, le très sélect « New York Athletic Center », refuse alors l’adhésion des femmes, blacks et latinos, et le premier black accepté ne le sera qu’en 1989.

Bill Staab s’investit aux côtés des Latinos, et vingt ans plus tard, son engagement s’oriente vers les Ethiopiens. Un peu par hasard, après qu’en 2008, un premier Ethiopien installé à New York l’ait sollicité pour intégrer son club. Huit ans plus tard, ce sont plus d’une centaine d’Ethiopiens qui portent le maillot WSX, sur un total de 235 licenciés, majoritairement des Latinos, et le credo du club demeure celui d’une démarche d’ouverture totale : « Nous acceptons tout le monde, du plus lent au plus rapide. »

Bill Staab s’est jeté à corps perdu dans une sorte de « mission », faciliter la vie de ces athlètes doués, ils sont 20 à afficher un record sous les 2h15’ au marathon. Il passe beaucoup de temps à les inscrire dans diverses compétitions à travers toutes les Etats-Unis. Certains vivent à Flagstaff, à Washington, dans le Bronx. Il s’échine aussi à démêler leurs problèmes de visa avec les services de l’immigration.

Nous sommes au surlendemain de l’élection de Donald Trump, et Bill Staab ne dissimule pas un soupçon d’inquiétude pour l’avenir de ses petits protégés : « Avec lui, qui sait ? Tout peut changer… » Jusqu’alors, ces coureurs de bon niveau bénéficiaient d’avantageux visas, certes restreints à la pratique de la course à pied mais d’une durée pouvant atteindre 5 ans, et avec pour les meilleurs, la possibilité d’obtenir une Green Card. Ils pouvaient ainsi écumer les épreuves les mieux dotées, car Bill Staab ne s’embarrasse pas de faux-semblants et crie très fort : « Ils veulent de l’argent ! ».Les cinq athlètes qu’il héberge en ce moment opinent de la tête. Bien installés sur les chaises du salon, ils suivent notre conversation, et répondent tous ensemble « Oui », quand Bill Staab leur retourne notre question « Sont-ils votre famille ? »

Oui, ils sont sa seule famille, et Bill Staab doit l’avouer, ils le considèrent comme leur père, mais également comme leur manager. Un terme qu’il réfute complètement : « Je ne prends aucun argent. Je paie plutôt pour eux ! » Le sujet est sensible, il le répète, il ne touche rien sur les prize money, il m’explique que le cash est encaissé en direct des organisateurs, et que les chèques transitent sur son compte personnel, puis qu’il effectue le retrait à la banque avec eux. Le tout pour zéro. Et pourtant les primes obtenues chaque week-end par cette armada peuvent être conséquentes. Cette suprématie éthiopienne sur les courses new yorkaises et américaines ne fait pas que des heureux, et ne manque pas non plus de susciter des questionnements autour d’un éventuel dopage. Bill Staab n’élude pas le sujet. Au contraire, il évoque spontanément le seul cas vécu par un Ethiopien du WSX, Tesfaye Assefa suspendu en 2014 pour refus de contrôle, en soulignant qu’il s’entraînait en permanence à Flagstaff, avec un Irlandais et un Américain, tous les deux contrôlés positifs par la suite. Mais il l’admet aussi, il s’est inquiété que cette sanction nuise à l’image du WSX et de son clan éthiopien…

Surtout que les campagnes américaines de ces athlètes débouchent parfois sur de très jolis cachets, comme c’est le cas pour Tadesse Dabi qui repart à Addis Abeba avec plus de 24.000 dollars engrangés depuis le mois de mai qu’il a atterri à NYC. Il a monopolisé les victoires, s’imposant ainsi début octobre sur 3 semis en 7 jours, à New York, Brooklyn, Staten Island… Mais sa performance la plus intéressante s’avère celle de ce dimanche sur le Marathon, avec une 6ème place synonyme de 16.000 dollars. Les States ont comblé ce coureur qui s’est d’abord illustré en France, avec une 6ème place au marathon de Rennes en 2014, il y a établi son record de 2h11’, puis la 4ème place à la Rochelle en 2015, recruté par Volker Wagner, puis Pascal Bureau, mais il n’avait effectué que de très rapides allers-retours avec l’Ethiopie.

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A New York, Tadesse a pris ses quartiers pour six mois, très à son aise dans l’appartement de Bill Staab, vite au fait des divers lieux d’entraînement possibles à New York et alentours, et il sourit en m’expliquant : « Oui, la vie est agréable ici, avec mes frères. Je les connaissais tous avant car nous venons du même endroit. Nous sommes tous des Oromos. » Oromos, comme Feyisa Lilesa, le vice champion olympique, qu’on a vu franchir l’arrivée du marathon des JO de Rio avec les deux mains levées en croix, pour attirer l’attention du monde entier sur la situation de ses compatriotes persécutés par le gouvernement éthiopien, à majorité originaire du Tigré.

Tadesse m’apprend que Feyisa Lilesa s’est glissé dans leur petit groupe pour quelques jours, lui aussi hébergé dans le petit appartement de Bill Staab, venu de Flagstaff, où il vit maintenant, soutenu par la diaspora éthiopienne des Etats-Unis pour découvrir en spectateur le marathon de New York. Feyisa Lilesa, qui disputera prochainement Honolulu, puis Londres, s’est ensuite dirigé sur Bruxelles, pour évoquer la situation politique de l’Oromia. Comme le souligne Bill Staab : « Il est maintenant un porte-parole ».

Un Ambassadeur très particulier que tout le groupe d’Ethiopiens du WSX adulent pour ce geste symbolique qui résonne particulièrement pour eux, tous concernés par cette situation difficile de leur province, que Tadesse Dabi évoque ainsi : « Partout, dans l’armée, dans l’administration, les gens du Tigré sont toujours les dirigeants. Nous n’avons pas le droit de protester. Si on pose des questions, on vous met en prison. Mais ce n’est pas seulement les Oromos. D’autres tribus aussi. »

A ses côtés, Fikadu Dejene acquiesce vigoureusement. Il est ami de longue date de Feyisa Lilesa, et lui aussi a beaucoup souffert de cette chasse anti-oromo. Son regard triste révèle une immense détresse. Fikadu Dejene, 24 ans, a été un bon pistard en junior, auteur d’un chrono de 3’40’’60 sur 1500 m, au meeting d’Oslo en 2011, plusieurs fois membre de l’équipe nationale, pour les Championnats du Monde cadets, en 2009, Championnats d’Afrique juniors et seniors, en 2010 et 2011. Mais son bel avenir s’est fermé brutalement lorsque ses deux frères ont été successivement incarcérés en prison pour trois mois. Et il raconte : « Nous ne savions pas où ils étaient. Mais il ne fallait surtout pas demander. Sinon, on m’aurait jeté aussi en prison. »

Fikadu Dejene sait parfaitement de quoi il parle. Son niveau sportif lui avait permis d’intégrer la police d’Oromia, et là, chaque jour, il voyait passer les statistiques révélant le nombre de personnes Oromos tuées, ou incarcérées. A l’arrestation de ses frères, il se tait, il ne questionne pas, les deux frères seront libérés par la suite. Près de 15 ans plus tôt, leur propre père avait eu moins de chance, disparu à jamais dans les geôles éthiopiennes. Cependant Fikadu Dejene va tout de même payer très cher l’engagement de ses frères : il n’est plus autorisé à disputer aucune compétition, et son niveau plafonne… C’est d’ailleurs en France qu’il s’est aligné sur ses ultimes meetings, en juin et juillet 2013, où il enchaîne 8 meetings en 5 semaines, sur 800 m ou 1500 m.

C’est dans ce contexte délicat, après deux années complètes sans compétition, qu’il réussit ce printemps à se faire inviter aux Etats-Unis. Autant pour y poursuivre sa carrière de pistard, que pour s’exiler loin de telles menaces. Mais à peine débarqué à New York qu’il se voit stopper par les blessures, et incapable de briller comme il l’aurait aimé, il n’a ainsi pu disputer que le mile de la 5ème avenue début septembre. Désormais, il envisage de demander l’asile politique, convaincu d’être jeté en prison s’il repartait à Addis Abeba. D’autant que selon lui, la situation s’est encore dégradée pour les Oromos après le geste brésilien de Lilesa, avec en particulier le blocage complet d’internet sur la province Oromia, et la mise sur écoute de son téléphone.

De quoi peut-il bien vivre ? Il évoque les économies faites précédemment, grâce à ses primes, mais on comprend à demi-mots qu’il bénéficie de la solidarité de ses compatriotes, et bien sûr de celle de Bill Staab. Celui-ci ne laissera jamais un Ethiopien dans le besoin, même si en-dehors de ce bel appartement dans Manhattan, ses moyens financiers apparaissent très réduits. Le patriarche se déplace ainsi en bus pour se rendre sur les compétitions, n’utilise pas de portable, et gère seul l’entretien de son appartement. Pourtant jamais on ne l’entendra se plaindre. Au contraire. Tout au plus va-t-il me souffler après quelques heures passées ensemble : « J’adore écouter de l’opéra, du chant lyrique. Les Ethiopiens me disent, elle est bien ta musique, elle nous fait dormir… »

> Interview réalisée par Odile Baudrier

> Photos : Gilles Bertrand

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