Fallait-il interdire le Meldonium ?

28 mars 2016

Chaque jour apporte son lot de contrôles positifs au meldonium, et déjà 130 cas positifs sont recensés depuis le 1er janvier 2016, et toutes les disciplines sportives sont concernées. Une affaire d’une ampleur exceptionnelle et qui recèle bien des aspects étranges, comme en témoigne Pierre Sallet, spécialiste de l’anti-dopage.

 

lupu prague

Nataliya Lupu, utilisatrice du Meldonium

 

L’affaire grossit tous les jours, près de 130 cas sont déjà annoncés. As-tu été surpris de découvrir l’ampleur d’utilisation de ce produit ?

Non, pas du tout. Globalement, on sait que l’information circule très rapidement dans les milieux du dopage. En interne, c’est un produit que nous avions déjà identifié en 2007 dans les substances en veille. Une fois par an, nous regardons les médicaments en phase d’essai clinique ou les médicaments ayant déjà une autorisation de mise sur le marché dans les pays de l’Est et pas en Europe ou Etats-Unis. Effectivement, ces pays ont une pratique médicale parfois très en avance sur la physiologie. On avait donc identifié le meldonium il y a déjà longtemps, en 2007, il était commercialisé. Par rapport à la prise par les athlètes, ça ne me surprend pas, il était évident que ce médicament allait être détourné pour le dopage. Mais ce qui me surprend est tout ce qu’il y a autour de la substance, de la part des athlètes, et des autorités anti-dopage.

Que veux-tu dire par là ?

C’est une somme d’incompréhensions et de manque de rigueur. D’abord, c’est une substance placée dans le programme de surveillance de l’AMA. Quand un athlète lambda, très peu conseillé, prend du meldonium, et qu’il se fait prendre, on peut penser qu’il n’est pas trop informé. Par contre, quand tu t’appelles Maria Shaparova, comment est-ce possible d’être contrôlée positive à un médicament intégré dans le programme de surveillance depuis 1 an et alors qu’elle a été informée, ainsi que son staff, du passage dans la liste des produits interdits ? C’est très étrange. On imagine qu’elle a un suivi médical, et on suppose que les médecins lui prescrivant le meldonium sont au fait qu’ils soignent une athlète, et que certaines substances lui sont interdites. Ils savent aussi qu’ils doivent fournir des AUT (Autorisations Thérapeutiques d’Utilisation). Cela aurait dû faire tilt au niveau de son staff médical. Et même au niveau des Fédérations.

Pourquoi les fédérations devraient-elles avoir réagi ?

Si tu es consommateur du Meldonium, que ce soit pour la santé ou pour le dopage, tu dois déjà le déclarer dans les procès verbaux des contrôles anti-dopage, où tu dois décrire tous les médicaments pris. Est-ce qu’elle l’a déclaré sur ses PV ? Si oui, comment la fédération et son service médical ne vérifient-ils pas ces informations mentionnées pour alerter les athlètes quand le produit devient interdit ?? J’ai l’impression qu’il y des carences de plein de gens. C’est un non-sens complet.

Maria Shaparova comme Nataliya Lupu argumentent sur une utilisation médicale pour des irrégularités cardiaques. Cela te paraît-il crédible ?

Même si le produit était autorisé, un médecin ne prescrit pas du Meldonium sans un bilan complet car la prise est liée à des potentialités d’ischémie cardiaque, c’est-à-dire un manque d’oxygénation au niveau du cœur. Cela signifie des électro-cardiogrammes, des bilans, et tu dois avoir un dossier médical. Si tu as un traitement depuis 10 ans, le Meldonium doit figurer sur tous les PV de contrôles anti-dopage car potentiellement, c’est un médicament qui peut probablement influencer certaines analyses. Rien que pour ça, il faut avoir le recul de se dire Quel a été le disfonctionnement pour qu’un athlète de ce niveau-là, avec un encadrement médical, arrive à prendre du meldonium sans que personne ne l’alerte ?? Et si elle a vraiment joué le jeu, il doit y avoir un dossier médical complet de son côté.

Au vu des contrôles, le meldonium paraît utilisé dans tous les sports, athlétisme, natation, tennis, biathlon, patinage, cyclisme, rugby… Comment agit-il ?

J’ai beaucoup lu sur la substance et depuis longtemps. Le mécanisme de fonctionnement est très peu clair, et très variable dans les publications. Tant que le mécanisme de fonctionnement n’est pas clair, il est toujours délicat de savoir comment agit la substance. Parfois, on la place comme un « carnitine-like », une substance avec les mêmes effets que la carnitine. Parfois, on la place comme un inhibiteur de son précurseur. La mise sur le marché du produit est liée à la lutte contre l’angine de poitrine. La plus grosse étude clinique du laboratoire Grindeks, son créateur, tourne autour de cette pathologie. Mais il est aussi question de régulations centrales. Le mécanisme de fonctionnement de la molécule est peu clair, et le mécanisme d’efficience est peu clair ! En réalité, il y a très peu d’études. Et sur la molécule, il y des études très peu documentées.

Pourquoi le produit est-il placé sur la liste des interdits ?

Sur le strict point de vue technique, la mise de la substance sur la liste des produits interdits de l’AMA doit répondre à trois critères. Le premier est la preuve scientifique que cela améliore la performance. In situ, par rapport aux études publiées, il n’y a pas d’étude permettant de statuer sur son effet sur la performance. Le deuxième critère est une dangerosité pour la santé. Or, le produit est commercialisé et il est impossible de savoir si à haute dose, il est dangereux. Le troisième critère est contraire à l’esprit sportif. Ce critère peut être considéré comme atteint. Mais les règles de l’AMA imposent que 2 critères sur 3 soient respectés. Ce n’est pas le cas du Meldonium !

Alors pourquoi cette interdiction ?

On s’aperçoit que beaucoup de sportifs utilisent le meldonium. C’est le paradoxe du sportif dopé : l’athlète a un retour sur la substance qui sort complètement des publications. Pour un médicament mis sur le marché avec telles doses, par exemple l’EPO, on voit que les sportifs utilisent des doses 100 fois plus élevées que la dose prescrite pour une cure médicale. Les athlètes vont très loin ! Sur un plan strictement technique, c’est infondé que la substance soit sur la liste. D’ailleurs le laboratoire producteur s’engouffre là-dedans. Et je reconnais que la procédure n’y est pas. Mais je peux dire que nous, dans la lutte anti-dopage, même si la procédure n’est pas respectée, il faut se poser des questions quand tant de sportifs utilisent du meldonium. La prescription repose sur 2-3 cures par an, or on s’aperçoit que l’usage devient continu chez les sportifs. Il faut agir, et je comprends la décision de l’AMA de mise sur la liste des interdictions. Mais à un moment, il faudra transformer le code de l’AMA pour que face à d’autres médicaments comme le Meldonium, on puisse agir. Maria Shaparova l’utilise depuis 2006. Nous, on l’a en surveillance depuis 2007. Comment se fait-il qu’on réagisse 10 ans après ?

Pourquoi les sportifs l’utilisent-ils ?

Si les athlètes l’utilisent, c’est qu’ils sentent un effet. On dépasse rapidement l’effet placebo. Si l’athlète sent qu’il n’y a pas d’effet, il arrête. Vu le nombre de sportifs contrôlés, cela signifie qu’eux, ils sentaient un effet ! Cela amène d’autres questions. Si on dit que le meldonium a un effet « carnitine like », on peut se demander que fait-on pour la carnitine ?

Selon ton expertise, comment peut-il agir ?

Le laboratoire dit que le produit améliore les ischémies sur un cœur qui fonctionne mal, car ainsi le cœur se contracte mieux. Dans les mécanismes décrits, il y a beaucoup de choses incohérentes. Mais il y a forcément un effet. Moi, je suis très au fait des athlètes. C’est dur de l’admettre, mais sur des substances dopantes plus classiques, les athlètes ont des retours d’expériences qui sont des trésors de compréhension de la pharmacologie. Ils prennent les médicaments de façon tellement différente par rapport aux personnes ayant une pathologie réelle. Ils vont vraiment très loin, c’est de l’expérimentation ! Et donc, moi, je crois beaucoup que le sportif sait ce qu’il fait, et sait ce qui est « bon » (entre guillemets) pour lui ! Je te garantis que si le meldonium n’avait pas d’effet ergogénique, ils l’auraient abandonné ! Cela coûte 20 euros, c’est un peu le médicament du pauvre, mais même 20 euros, tu ne le paies pas si tu n’as pas d’effets !

Nataliya Lupu explique utiliser ce produit depuis l’âge de 13 ans. Qu’en penses-tu ?

C’est un non-sens complet. Si elle souffre d’une angine de poitrine déclarée, avec un bilan médical solide, il faut le prouver. Car il est important de noter que selon les études de son laboratoire créateur, le meldonium est à prescrire en association d’un autre médicament. Dans leur dossier de défense, les athlètes doivent fournir le bilan complet, la prescription (non anti-datée !!) du meldonium et d’un autre traitement. Pour rappel, l’ischémie est la perte d’oxygénation au niveau d’un organe, soit d’une partie, soit totale. La principale conséquence est l’artériosclérose, l’artère qui se bouche. L’angine de poitrine est un cœur « mal » alimenté en oxygène, ce qui crée la douleur. C’est une ischémie du muscle cardiaque. Comment est-il possible d’avoir des sportifs d’endurance de haut niveau souffrant d’ischémie cardiaque ??? Une ischémie cardiaque correspond à une perte de performances du muscle cardiaque. Dans un sport comme les échecs, ce n’est pas important ! Mais pour jouer au tennis ou courir à pied, il y a quelque chose d’incompréhensible !! La logique est de se dire que tous ces athlètes-là n’ont pas d’angine de poitrine, ils ont juste eu l’écho d’un médicament autorisé à l’époque, qui avait des effets sur la performance. Dans l’anti-dopage, on sait pertinemment qu’avant d’aller chercher dans les substances dopantes, il y a beaucoup d’autres substances à utiliser qui ne sont pas sur les listes, et que moi, j’y mettrai. Ils n’ont pas de pathologie cardiaque, ils prennent ça pour la performance.

La mise du meldonium sur les produits interdits est donc parfaitement logique pour toi ?

Bien sûr que le meldonium doit être sur la liste des interdits et bien sûr qu’il aurait dû  l’être beaucoup plus tôt, au moins dès 2012. C’est une substance qu’on ne produit pas. La détection est très facile, elle est toujours extérieure. Il n’y a pas eu plus d’études depuis, elles n’ont rien apporté. Tout le monde savait dans les instances qu’il y avait un problème avec le meldonium. Si les athlètes arrivent à avoir l’information, c’est que tout le monde a l’information. Quand l’information (la bonne et la mauvaise) arrive sur internet, c’est que tout le monde l’a. Et le meldonium, on en parle partout, sur les forums, les blogs…

Un autre mystère entoure la durée de son impact. Le laboratoire parle de quelques heures d’effet, mais d’une détection possible sur plusieurs mois. Quel est ton point de vue ?

Sur ces substances xénobiotiques, il existe un nouveau vide juridique. Elles agissent très longtemps. Pour la défense des sportifs des premiers cas de janvier, l’argument sera que le produit a été pris jusqu’au 31 décembre, et cela pourra permettre de réduire la peine, voire de l’annuler. Il y aura beaucoup d’études à examiner sur la demi-vie et la cinématique de la substance. Au bout de combien de temps se dilue-t-elle ? Est-ce qu’au bout de 48 heures, on passe sous le seuil de détection ou on trouve des traces ? Est-ce que la substance marque pendant 3 semaines ? Le « wash out » peut être très long si tu en prends depuis 10 ans, comme pour Maria Sharipova. En fait, on ne sait pas, il n’y a pas d’études. Combien de temps agit-elle ? C’est un argument pour la défense. Si cela est prouvé scientifiquement, cela pourrait aller jusqu’à l’absence de sanctions. Et aujourd’hui, sur la cinématique, on ne sait rien, on n’a pas de choses qui permettent de trancher… On va rentrer dans des combats d’église. Le laboratoire va défendre son médicament. Le sportif dira que le produit n’était pas sur la liste et qu’il le prenait pour une vraie pathologie. Cette affaire-là est révélatrice de la complexité du système. Et il y a des incohérences de tous les côtés.

Ce cas du meldonium te suscite beaucoup de questions.

Oui. Comment la substance arrive-t-elle sur la liste ? Pourquoi n’a-t-on pas pris de décision plus tôt ? Pourquoi les sportifs la prennent-ils ? Comment arrivent-ils à être positifs après avoir été informés qu’elle est sur la liste ? Si cette substance est « comme » la carnitine, pourquoi la carnitine ne rentre-t-elle pas sur les listes ? Plus j’analyse, plus je suis convaincu qu’un médicament est fait pour soigner : en cas de pathologie, on se soigne. Sinon, on ne prend pas de médicament. C’est ce qui doit nous ramener vers la raison. Cette affaire est ahurissante. D’autres affaires pourraient arriver, pour d’autres médicaments en surveillance actuellement. Le nouveau produit est le telmisartan, qui est placé dans le programme de surveillance depuis 2015. Il agit également sur les ischémies cardiaques, et sur l’hypertension. Il faut repenser les choses. Bien sûr que tous les médicaments ont des effets, même l’aspirine a un effet ergogénique sur la performance. Mais quand on voit que les substances sont prises de manière massive par les sportifs, il faut pouvoir statuer bien plus tôt. Peut-être au nom du principe de précaution. Si une personne est malade, cela ne change rien, il aura son AUT. Celle qui l’utilise à des fins de dopage sera sanctionnée. Cela doit aller beaucoup plus vite. Ce n’est pas normal qu’une substance reste aussi longtemps en attente…

  • Interview réalisée par Odile Baudrier
  • Photo : Gilles Bertrand