Enquête autour de l’affaire Laila Traby

8 février 2015

En novembre dernier, Laila Traby était interpellée par la gendarmerie, suite à une perquisition effectuée dans le chalet où elle était en stage, et peu après, la nouvelle tombait de son contrôle positif, pour lequel la sanction applicable demeure encore en suspens à l’AFLD. L’équipe de spe15.fr est partie à la rencontre de divers acteurs pour mieux comprendre l’histoire de Laila Traby, double championne de France et médaillée de bronze aux Europe en 2014.

Laila Traby, à l'arrivée du France de cross 2014, qu'elle remporte. Quelques mois plus tard, ce sera la descente aux enfers

Laila Traby, à l’arrivée du France de cross 2014, qu’elle remporte. Quelques mois plus tard, ce sera la descente aux enfers

 

C’est un petit conte de fée qui se délite en grand cauchemar. L’histoire d’une coureuse à pied arrivant sur le devant de la scène comme un boomerang pour y briller de ses médailles, et propulsée quelques mois plus tard dans le très glauque.

Le nom de Laila Traby n’aura scintillé au firmament que peu de temps. Dix mois d’une carrière de comète, entre la fin janvier 2014 et ses exceptionnels 31’56 sur 10 km à Abu Dhabi, et la mi-novembre et la découverte par la police d’EPO dans son appartement de stage, puis son contrôle positif pour ce même produit.

Entre temps, Laila aura marqué de son empreinte le paysage athlétique français et européen, grâce à un double titre de championne de France, en cross, et sur 5000 m, et une 3ème place sur 10000 m au championnat d’Europe de Zurich. C’est ainsi qu’à 35 ans, elle déroule la plus belle année de sa carrière !

Dès son irruption au plus haut niveau, au France de cross en mars, la polémique naît autour de sa progression fulgurante, et les avis divergent. Pour les uns, elle utiliserait enfin pour la 1ère fois de sa vie son grand talent détecté au Maroc dès cadette, entravée ensuite par les blessures, stoppée par ses deux maternités, intéressée exclusivement par les lucratives courses sur route. Pour les autres, de tels progrès à 35 ans après des années quasiment blanches sont propices aux supputations. La proximité qu’elle a longtemps entretenue avec Hind Dehiba et Bouchra Ghezielle, ses deux anciennes copines d’entraînement au Maroc, et toutes les deux suspendues ensuite en France alimente aussi les rumeurs.

Mais ses aficionados sont nombreux. Laila Traby incarne un parcours de combattante qui séduit à tout va et jusqu’à l’équipe de Stade 2 qui la suit à Zurich, puis au Maroc pour son retour dans sa famille avec sa médaille de bronze autour du cou. Un sujet diffusé le 5 octobre 2014, et qui la fait apparaître comme une athlète courageuse qui pour s’en sortir, n’a pu compter que sur elle-même et sur son mari.

Jacky Traby, dont elle est en réalité divorcée même si elle conserve son nom, apparaît ainsi comme son unique soutien dans les années difficiles traversées jusqu’à 2014. On le voit sur la piste le chronomètre autour du cou en train de prendre les temps de ses séances. Out donc le rôle de Nordine Ghezielle, son coach pendant trois années, ou encore celui de son club de Martigues où elle est licenciée depuis 2008.

Les dégâts à Martigues

Mi-décembre, à Martigues, le vent souffle en rafales sur le stade Julien Olive. Dans la salle de réunion qui jouxte le bureau, l’ambiance est légèrement morose. Après la diffusion du sujet Stade 2, Laurent Heitz, le président du club, a été convoqué par la Mairie pour se justifier. Comme il le raconte avec amertume : « On m’a demandé pourquoi Martigues n’était jamais cité, pourquoi Laila était présentée comme seule et sans soutien. » En rétorsion, la décision est prise de supprimer la récompense officielle prévue, la menace est brandie de l’arrêt de l’aide bénéficiant à l’athlète (8000 euros), et par ricochet de l’abandon du pôle élite bâti au sein du club.

Un contexte négatif qui déçoit le boss du club. Il n’a pas ménagé ses efforts pour offrir un cadre correct à l’athlète, entre aide financière et mise à sa disposition comme entraîneur de Nordine Ghezielle, salarié du club. Pourtant, il l’avoue, les relations ont souvent été délicates avec la jeune femme. Ainsi au printemps dernier, les tensions apparaissent suite à son refus de disputer les interclubs. Mais le plus souvent pour des raisons financières, comme lors de leur ultime conversation à l’automne dernier : « Je lui ai expliqué que nous souhaitions diminuer son aide compte tenu de difficultés budgétaires du club. Elle m’a expliqué qu’il lui fallait plus d’argent. Car elle devait faire vivre 11 personnes au Maroc. J’ai refusé d’entendre ce discours, elle l’a très mal pris…. »

Les tensions sont telles que Laurent Heitz en vient à souhaiter que les contacts établis entre Laila et d’autres clubs aboutissent. Montreuil et le SCO Ste Marguerite (*) auraient été sur les rangs cet automne pour signer la double championne de France, mais les frais de mutation (14.000 euros) s’ajoutant à des contractions budgétaires dans de nombreux clubs freinent le départ, et finalement, Laila se retrouve non licenciée. Tout simplement parce que Martigues a refusé d’enregistrer son dossier sans le chèque de paiement correspondant, et ce fameux règlement n’est jamais arrivé par la suite avant que l’affaire explose.

Jacky Traby, un ancien du club de Martigues

Dès 2008, bien avant la présidence de Laurent Heitz, le club de Martigues avait épaulé Laila Traby. Pas tout à fait par hasard. Jacky Traby a des liens particuliers avec cette ville et ce club, il y a grandi et y été licencié dans sa jeunesse. Il y a ainsi amené tout naturellement sa femme, Laila, après leur mariage. Leur trente ans d’écart d’âge ont alimenté la chronique, des rumeurs de mariage arrangé entre ce retraité encore célibataire et cette jeune femme en situation précaire depuis son arrivée en France en 2005 se sont mêmes propagées. Mais le couple a eu deux filles, Leaticia (8 ans) et Jwahnna (4 ans), avant de divorcer, et leurs relations ne se sont pas complètement délitées. A 68 ans, Jacky Traby demeure l’homme orchestre de Laila, gère son administratif, et s’occupe fréquemment des deux enfants.

Depuis la fin d’année 2014, Jacky Traby s’est retranché dans le silence, et il ne répondra à aucun de mes appels et messages. Laila suit la même stratégie. Appels téléphoniques, messages, rien ne la fait réagir. Un passage à son domicile d’Avignon n’est pas plus payant. Laila est absente. En fait, en visite près de la Défense, chez Nora El Khati, son amie de longue date, qui l’épaule elle aussi au quotidien, et qui était ainsi présente à Zurich, utilisant l’accréditation allouée à l’entraîneur personnel de chaque athlète de l’Equipe de France. Mais Nora El Khati ne répondra pas plus à mes appels et messages.

La mairie d’Avignon lui rend hommage

C’est également Nora el Khati qui avait pris contact juste après Zürich avec Riad Ouled pour le solliciter pour qu’il devienne manager de Laila. Riad Ouled, qui assume cette fonction pour Florian Carvalho, Renelle Lamotte, Morad Amdouni, Bryan Cantero…, est d’autant plus enclin à répondre favorablement qu’il est en très bonne relation avec Mounir Yemmouni, qu’il a entraîné pendant deux ans entre 2008 et 2009. Or depuis mars 2014, Mounir Yemmouni est élu à la Mairie d’Avignon, justement la ville où réside Laila Traby. Fort logiquement, cet élu chargé des sports souhaite que celle-ci soit soutenue par la ville d’Avignon.

A la mi-septembre, tout ce petit monde se retrouve ainsi à la Mairie d’Avignon pour un accueil officiel par Cécile Helle, la Maire PS, qui met évidemment en avant le parcours original de Laila Traby, athlète de haut niveau et mère de famille. Laurent Heitz était présent à cette réception, où il découvre également Karim Tahri, le frère de Bouabdellah, et connu également pour la suspension de deux ans qu’il a reçue pour s’être soustrait à un contrôle.

Riad Ouled est alors en pleines démarches pour orchestrer l’avenir de Laila. Il a noué le contact avec Nike, qui a accepté la signature d’un contrat athlète, il a obtenu le financement de cours de français, et cherche à mettre en place une CIP avec le club. Mais la collaboration s’interrompt après une lettre adressée par la FFA à Laila Traby pour l’informer qu’il n’est pas reconnu comme manager par la fédération, faute d’avoir validé son diplôme officiel. Laila se tourne alors vers Jean Philippe Manzelle, qui a monté sa structure de management, et qui l’épaulera très peu de temps, avec l’affaire de dopage éclatant dès la mi-novembre.

En fait, la collaboration entre Laila Traby et Jean Philippe Manzelle durera moins d’un mois, le contrat signé entre les deux sera cassé par le manager après la perquisition, dont il a été informé par Philippe Rémond, Monsieur Marathon à la FFA.

Jama Aden, convaincu du potentiel de Laila Traby sur marathon

Finalement, Riad Ouled ne dissimule pas sa satisfaction de l’arrêt prématuré de collaboration : « Heureusement que je n’avais rien fait avec elle. » Le sentiment est le même pour Mounir Yemmouni. Car il l’avoue, ni l’un, ni l’autre n’avait eu le moindre doute sur Laila : « On a été très surpris ! » Malgré leur connaissance du milieu et du demi-fond, l’explosion brutale de ses performances ne les a nullement alertés, convaincus par d’autres éléments : « Elle avait eu des blessures fréquentes. On pensait qu’elle n’avait pu utiliser son potentiel à cause de pleins de pépins et problèmes. »

Les certitudes de Riad Ouled s’étaient encore renforcées après avoir rencontré Jama Aden au Championnat d’Europe de Zurich. Celui-ci qu’il connaît bien lui avait vanté les capacités physiques de Laila Traby qu’il conseillait depuis deux mois environ. Celle-ci avait en effet brutalement décidé de tourner le dos à Nordine Ghezielle pour se tourner vers cet entraîneur somalien connu dans le monde entier pour avoir conseillé Kaki, Souleiman, Makhloufi ou encore Genzebe Dibaba.

Jama Aden avait été clair avec Riad Ouled, les capacités de Laila risquaient de faire merveille sur marathon. Et comme il était désireux d’étoffer son groupe d’entraînement, il avait approché Laila, d’abord semble-t-il à Abu Dhabi, en janvier 2014, puis probablement lors de la Coupe d’Europe, en juin 2014.

Pour Riad Ouled, ce coach fameux n’a strictement rien à voir avec cette affaire de dopage et écoeuré par la situation, il aurait complètement coupé les ponts avec Laila Traby après l’annonce de son contrôle positif. Elle figure pourtant sur la carte de vœux que Jama Aden a réalisée en fin d’année dernière et présentant les photos des victoires de ses athlètes…

Alors est-ce la séparation entre Laila Traby et Nordine Ghezielle qui a été le déclencheur de son dopage ? L’avenir le dira. Ou ne le dira pas. Le coach a accepté de s’exprimer longuement sur les dessous de cette séparation dans un sujet que vous pouvez retrouver ici. D’autres éléments sur ce dossier sont également à lire dans le sujet « Laila Traby, la théorie du complot ».

Texte : Odile Baudrier

Photo : Gilles Bertrand

 

(*) André Giraud, président de la Ligue Provence Alpes, nous a précisé que le SCO Ste Marguerite a été en réalité sollicité par Laila Traby début septembre, puis plus tard par Jean Philippe Manzelle, pour qu’elle intègre le club. Une demande à laquelle le club avait catégoriquement fermé la porte.