Emmanuel Roudolff Lévisse, « je veux repousser mes limites »

21 mars 2017
Pierre et Emmanuel Lévisse

Pierre Lévisse tracte son fils Emmanuel pour cette séance de 4 x 15


Après sa 3ème place au France de cross, Emmanuel Roudolff Lévisse disputera en Ouganda son premier championnat du monde de cross chez les seniors, une belle satisfaction teintée d’une pointe de déception puisqu’il ne sera accompagné que de Freddy Guimard. C’est sur le stade de Chatenay Malabry, que le jeune athlète a effectué son ultime séance de préparation, épaulé par son ami Pierre Urruty, et par son père, Pierre, donnant le tempo sur son vélo…

 

Texte : Odile Baudrier – Photos Gilles Bertrand

 

pop up les crosseuxUn samedi après-midi comme tant d’autres dans cette banlieue de Verrière le Buisson. Les jardiniers en herbe ont sorti leurs sacs de feuilles devant leurs maisons. Devant chez les Roudolff Levisse aussi, les sacs sont bien alignés. Même si Pierre Lévisse a passé la matinée sur le stade de Clamart à entraîner les gamins de son école d’athlétisme, et qu’il enfourche maintenant son vélo pour se diriger vers le stade municipal de Chatenay Malabry. C’est là qu’est programmée l’ultime séance de préparation d’Emmanuel, à quelques jours de son départ pour l’Ouganda.
Sur le stade, c’est également un samedi ordinaire, pour la trentaine de gamins de ce quartier populaire, en plein entraînement de foot. Pierre Lévisse se rappelle : « Emmanuel, il a démarré le foot, comme eux, il était poussin. Mais il n’avait jamais le ballon, il courait tout le temps… » Le foot va vite passer aux oubliettes, et Emmanuel devenir coureur.

Ce stade ceinturé par de grandes barres, à une encablure de l’autoroute A 86 a été aussi l’un des lieux fétiches de Pierre Lévisse. Il a quelques fois effectué des séances à l’époque de sa carrière, sur cette piste en cendrée qui lui plaît particulièrement. Il l’a souvent arpentée pour de simples footings, au moment où avec le temps, une certaine usure l’a incité à délaisser les séances classiques pour privilégier les footings actifs ou le travail au seuil.

Les petits joueurs de foot en ont fini de leur entraînement. Leur coach, une femme d’une quarantaine d’années, leur fait un petit rappel des consignes d’ordre, devant les parents bien alignés sur le côté. Tous indifférents aux deux coureurs qui tournent sur la piste. Emmanuel est accompagné de Pierre Urruty. Le coureur, deux fois médaillé de bronze sur la piste dans le passé, mais en en délicatesse ensuite en raison de blessures, le rejoint souvent pour les footings. Aujourd’hui, il partage ses 40 minutes d’échauffement, pour ensuite le soutenir de ses encouragements pendant la séance.

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Une ultime séance définie par Pascal Machat, l’entraîneur du jeune athlète, qui lui a fixé une répétition de 4 fois 1500 mètres. A quelle allure ? Pierre Lévisse annonce le chiffre de 4’30’’. On sent qu’il se veut rassurant pour Emmanuel. Le jeune athlète ne se sent pas dans une grande forme. Il subit une certaine fatigue, depuis une semaine, sans doute la conséquence de la vaccination pour la fièvre jaune, obligatoire pour se rendre en Ouganda. Il m’avouera ensuite, qu’il a un tendon qui grince, qui l’a obligé à remplacer des footings par du vélo cette semaine. Malgré tout, son compteur affiche 10 à 11 entraînements.

Pour soulager son tendon, il a ainsi supprimé son footing du samedi matin, et allongé son échauffement de l’après-midi. Pierre Lévisse ne s’offusque pas : « Je ne suis pas derrière à lui dire d’y aller. Il est autonome ! » Une certaine alchimie s’est construite entre l’ancien athlète de haut niveau qu’il a été et le nouvel athlète de haut niveau qu’est devenu Emmanuel. Le père a accepté de renoncer au rôle d’entraîneur qu’il joua dans les débuts pour son fils, et après un court passage auprès de Thierry Choffin, puis aux côtés de Jean-Baptiste Congourdeau, le relais a été pris par Pascal Machat, qui bâtit ses plans.

Mais Pierre Lévisse n’est jamais très loin lors des séances spécifiques. Ce mercredi, il était ainsi présent sur la piste de Versailles, pour un enchaînement 800-600-500-400-300-200, auquel assistait Pascal Machat, venu spécialement d’Amiens, ce qui est rare.

Ce samedi, Pierre va jouer son rôle favori, juché sur son vélo, pour donner le tempo au fil des tours. Un atout fort pour son fils, comme Emmanuel me l’avoue plus tard : « Pour le vélo, il m’aide beaucoup. Il me connaît bien. J’ai beau être fatigué, il sait que je suis capable d’accélérer dans le dernier 1500 mètres. » C’est pourtant bien lui qu’on a entendu crier à son père avant de démarrer l’ultime répétition : « Je veux partir plus vite ! »

L’enchaînement s’achève, sur les chronos de 4’15’’-4’15’’-4’16’’- 4’05’’. Emmanuel ne dissimule pas un soupçon de déception. Pas tant à cause des chronos que des sensations, elles sont très moyennes. Mais son père livre une analyse de technicien : «Même 4’30’’, ça allait ! La cendrée et les trainings, ce n’est pas comme sur une piste, on perd bien 10’’. Et puis ça ne sert à rien de faire des temps canon à l’entraînement. C’est la compétition qui compte. »

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Au fil des saisons, le duo père-fils s’est bien rôdé. Emmanuel sait ce qu’il lui doit, comme il me l’explique alors que nous rentrons à pied vers son domicile : « Aujourd’hui, tout seul, je faisais peut-être 4’20’’. Quand on est frais, qu’on fait 70 km par semaine, ce n’est pas un souci de faire les séances tout seul, car on est tout le temps bien à l’entraînement. Mais quand on en fait 110-120-130 km, c’est l’inverse, on est tout le temps nul à l’entraînement, enfin pas nul, mais on n’a pas de bonnes sensations. Avoir le vélo m’aide vraiment. Cela me permet de garder les bonnes allures. » Surtout pour les séances-tests : «Mon père le fait quand je cours à plus de 20-21 km/h. Cela peut arriver que je fasse les séances tests tout seul, mais je préfère avec vélo, mentalement, c’est plus reposant. Il ne faut pas réfléchir, il faut s’accrocher, il faut suivre le vélo, c’est des cartouches en moins grillées pour la compétition. »

Et c’est important avec en ligne de mire, dans une semaine, le Championnat du Monde du cross. Un objectif qui l’a hanté tout l’hiver, et ce statisticien a malaxé les chiffres dans tous les sens, pour se convaincre qu’il aurait sa place dans l’avion pour Kampala : « Oui, j’avais dans un coin de ma tête, les championnats du Monde. Mais le minima n’était pas clairement défini. Moi, je savais que j’avais le niveau pour finir dans les 6 premiers au France, donc potentiellement qualifiable. Après, de là à me dire que j’allais être qualifié, cela dépendait de ce qu’allait décider le comité et de choses qui ne reposaient pas sur moi. Dans l’absolu, je savais qu’il y a 2 ans, pour Pékin, j’avais fini à 30 secondes d’une qualification. Là, je savais que je valais mieux que ça. »

Un top 5, c’est ce qu’il escomptait au vu de ses entraînements avant le départ de son France de St Galmier, mais il réussit finalement beaucoup mieux avec la 3ème place. Dans une saison, où la FFA a décidé de restreindre l’équipe de France à peau de chagrin, il n’en fallait d’ailleurs guère plus pour être autorisé à enfiler le maillot de l’Equipe de France. Avec les forfaits d’Hassan Chahdi et de Michaël Gras, il y a aura donc qu’un seul autre sélectionné, Freddy Guimard, le quatrième des France.

Cette délégation maigrelette a-t-elle un impact sur sa motivation ? Oui et non. Emmanuel analyse lucidement : «Etant donné que je ne peux pas aller chercher une grosse performance en individuel, c’est sûr que quand il y a une équipe, cela permet de se motiver sur un classement par équipe, par exemple un top 8. Comme je l’ai connu à Bydgoszcz, chez les juniors. C’est dommage d’être seulement 2. La France est une nation qui compte, et ne pas la voir dans un championnat du monde alors que d’autres équipes de pays moins forts y seront, c’est dommage. »

On devine que le sujet a été souvent débattu avec son père, également déçu de cette politique alors que lui-même a eu le privilège d’être présent à plusieurs Championnats du Monde de cross, remportant un titre par équipe dès sa première participation en 1978, et deux médailles de bronze collectives.

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Justement, ce papa à références n’est-il pas un héritage parfois lourd à porter pour un jeune homme de 22 ans ?? Lorsque j’évoque ce sujet, Emmanuel sourit pour m’expliquer : «Ce n’est ni un avantage, ni un désavantage. C’est comme ça. Je suis admiratif de ce qu’il a fait. Après, ça ne va pas m’aider à courir plus vite ou moins vite ! C’est super d’un point de vue de l’expérience, de l’entraînement, car il m’a entraîné quand j’étais petit. Après, c’est moi qui court, j’ai mon propre truc à faire, je vais faire de mon mieux pour repousser mes limites. »

Et il s’y emploie avec force depuis plusieurs années, montant en charge dans son entraînement, pour s’approcher des 11 à 12 entraînements par semaine. Emmanuel ne connaît pas les jours OFF : « Depuis que j’ai commencé à noter mes entraînements sur un carnet ou maintenant sur un fichier Xcel, à compter mes kilomètres, j’ai tendance à zapper les jours de repos. Je préfère faire un footing à 12 km que de rien faire pendant la journée. Cela va m’aider aussi à récupérer. Je préfère trottiner un peu. Ou au moins faire une sortie vélo. Mais je ne coupe pas complètement. » Une méthode qu’il attaqua depuis qu’il est junior 2ème année, et que son père ne peut que valider, lui qui a toujours été un adepte des gros kilométrages.

Emmanuel connaît parfaitement les méthodes de son père, il a grandi dans l’atmosphère particulière de sa pratique du très haut niveau. Sa mère n’a pas été complètement en reste non plus. Justement en ce banal samedi après-midi de printemps, elle vient d’achever son footing dans la forêt de Verrière. Il faudra attendre d’être installés dans la belle pièce à vivre, devant un café, pour qu’elle m’avoue très timidement qu’elle a couru le marathon en moins de 3 heures. Jeune vétérane, et devenue maman de 4 enfants, elle bouclait encore le semi-marathon en 1h 34’. Le tout en parallèle de son travail d’ingénieur dans un gros groupe de l’aéronautique. Et au prix d’une discipline de fer, avec lever le matin à 5 heures pour ses sorties longues…

Emmanuel a vécu à bonne école. Celle de la volonté. Il connait les règles du jeu. Chez les Lévisse, on ne fait jamais rien à moitié !

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Emmanuel sous le regard de son père Pierre Levisse

Emmanuel sous le regard de son père Pierre Levisse