Dopage : l’hormone de croissance, efficace et indétectable

24 avril 2019

Un corps aux muscles sculptés. Aucune masse grasse. Des performances boostées. Un mental en acier inoxydable. Les effets de l’hormone de croissance sont multiples, et recherchés  par les dopé.e.s dans tous les sports, et toutes les disciplines, du sprint au marathon. Surtout que la substance n’est pas détectable par les tests anti-dopage. Mais les risques pour la santé sont énormes…

Odile Baudrier avec Pierre Sallet, spécialiste anti-dopage

 Pendant longtemps, l’hormone de croissance a semblé réserver aux spécialistes de sprint et de disciplines explosives, comme les sauts. Mais il apparaît maintenant que l’hormone de croissance est très utilisée aussi dans le demi-fond long et le marathon. Pour quelle raison ?

C’est une molécule très transversale. Elle fait partie avec l’IGF-1 des substances qui régulent l’axe somatotrope d’où son nom également de somatotropine. Elle a une action directe sur la croissance des tissus et donc sur l’hypertrophie musculaire, le fait de « prendre du muscle » mais pas seulement. Elle stimule également de manière indirecte la lypolyse, d’où la diminution de la masse grasse. Elle comporte également des effets périphériques : des études récentes démontrent que les facteurs de croissance auront une influence sur d’autres hormones, notamment l’EPO, et le couplage du traitement EPO-GH permettrait un effet amélioré du traitement EPO.

Les effets sont donc si je puis dire « très favorables » pour un sportif d’endurance : stabilisation de la masse musculaire même en cas d’amaigrissement, diminution de la masse grasse, amélioration de la production d’EPO. Et dans le cas d’un dopage en parallèle à l’EPO, catalyseur du traitement de l’EPO. Autant d’avantages à la molécule.

Un autre élément moins connu existe : l’effet sur l’humeur, qui peut parfois être mentionné dans le résumé des caractéristiques du produit. Pour avoir déjà subi un traitement à la GH dans le cadre d’un protocole de recherche, on se se sent très fort et invincible. Que ce soit dans la vie de tous les jours, dans la communication avec les autres, ou dans le sport, rien ne l’ébranle.

Sur le marathon et demi-fond, l’aspect le plus intéressant est le fait que la molécule catalyse l’EPO et diminue la masse grasse ?

C’est l’effet le plus important. Des études démontrent aussi que sous traitement seul de GH, il apparaît une amélioration de la performance. Tous les facteurs indirects de la performance sur le marathon et demi-fond : VO2 max, seuil anaérobie, économie de course sont améliorés. Ces trois facteurs sont dans la plus large majorité des profils une garantie de performance dans ces disciplines d’endurance. Avec un VO2 max à 90 ml/min/kg, un seuil anaérobie à 20 km/h, une économie de course très faible, ce profil de marathonien aurait une très forte chance de finir champion olympique mais si une performance se construit également sur d’autres aspects (motivationnels, psychologiques…). Or l’hormone de croissance agit directement ou indirectement sur ces 3 facteurs physiologiques. Beaucoup d’études le montrent. Elle va donc booster l’ensemble de l’organisme.

En parallèle des molécules comme l’IGF1 ou la testostérone ont un impact plus direct sur le muscle et provoquent un effet de prise de masse musculaire qui n’est pas forcément recherché chez le marathonien. L’objectif est plutôt d’optimiser le fonctionnement de la masse musculaire. L’hormone de croissance présente l’intérêt de ne pas créer une trop forte hypertrophie de la masse musculaire mais elle influence par contre également la croissance des autres tissus.

Selon nos informations, l’hormone de croissance est utilisée dans tous les sports et toutes les disciplines. Actuellement, elle est le socle de tous les dopages : sprinters, demi-fondeurs, marathoniens, foot, tennis. C’est l’un des piliers des protocoles de dopage. Et pourtant l’hormone de croissance présente un risque sanitaire très élevé, avec une potentialité de développer des cancers, d’apparition d’insuffisance rénale…

Quelle est la durée d’une cure et combien de temps avant l’évènement préparé est-elle utilisée ?

Les effets sont assez rapides, au bout de 6 injections. Une cure dure au minimum 15 jours avec une injection tous les trois jours. Cette substance peut s’utiliser sans crainte d’un contrôle.

Les tests de l’EPO, urinaires et sanguins, permettent de détecter l’EPO exogène, fabriquée par l’industrie pharmaceutique, qui présente de petites différences avec l’EPO Naturelle. L’EPO synthétique n’est pas strictement bio-similaire à l’EPO naturelle, le test urinaire direct permet de la détecter, également des tests sanguin. Même si avec l’utilisation de micro-doses, la fenêtre de détection est réduite à quelques heures, les contrôles permettent de détecter une prise d’EPO exogène.

Mais la grosse problématique de l’hormone de croissance pour la lutte anti-dopage est que la molécule est strictement bio-similaire à l’hormone naturelle. Il y a deux problèmes : la substance GH est complètement similaire, et cette hormone est très pulsatoire. La sécrétion s’effectue surtout la nuit. La demi-vie de la substance, c’est-à-dire le délai au bout duquel il n’existe plus que 50% du produit dans l’organisme est de seulement 30 minutes. Pour la détection, c’est un vrai challenge. Et aujourd’hui il n’existe pas de tests directs par les contrôles pour détecter l’hormone de croissance.

La vingtaine de cas recensés par l’Agence Mondiale Anti-Dopage résultent tous de la méthode indirecte : le test est basé sur la variation de deux marqueurs, l’IGF1 et le P-III-NP, un précurseur du collagène. Le problème est que ce test présente les mêmes travers que le passeport biologique. Un sportif doté de moyens financiers importants pourrait facilement se défendre pour contester l’utilisation de cette méthode indirecte.

Donc pour un protocole d’hormone de croissance, en-dehors de l’hypothèse où le sportif se fait prendre au moment de l’injection, où les produits sont découverts au domicile, il n’y a pas besoin de micro-doser ou de masquer le protocole puisque le contrôle n’existe pas et que la méthode indirecte utilisée aujourd’hui peut être remis en cause. Voilà donc une substance utilisable sans risque au niveau de l’anti-dopage, mais pas sans risque pour la santé.

Quel est le coût d’une cure ?

C’est un produit cher. L’EPO ne coûte plus rien, 30 euros les 6 doses de 50 UI. L’hormone de croissance est à environ 200 euros la dose et beaucoup plus au marché noir. Le budget est conséquent. L’effet survient après six injections. Pour une cure tous les trois jours sur 15 jours, puis un rappel tous les 15 jours jusqu’à l’objectif, le budget se situera entre 2000 et 4000 euros selon les pays.

Même un test effectué hors compétition, et deux jours après la prise, ne permettra pas de la détecter ?

L’IGF1 et le P-III-NP sont des marqueurs de variation, mais ils sont indirects. Dans le cas d’une collection, c’est-à-dire d’un suivi très régulier d’un athlète, l’apparition d’une variation très forte peut alerter pour tenter d’obtenir une sanction. Mais sur un one shot, seul un taux très fortement plus élevé que la normale fera conclure aux experts à une prise d’hormone de croissance. Toutefois la défense du sportif pourra faire valoir qu’il n’y a pas de « collection », que les variations sont physiologiques, que des traitements médicaux suivis, des conditions spécifiques influencent ses valeurs d’IGF1 et de P-III-NP.

L’absence de test direct et la possibilité de remettre en cause le test indirect laissent ainsi le champ libre à des protocoles simples : il est inutile de micro doser l’hormone de croissance, au contraire de l’EPO. C’est donc une molécule qui ne nécessite pas de connaissances très fines. Elle s’injecte en sous-cutanée.

Par contre, par rapport à l’EPO, les effets secondaires sont énormes. Les risques sanitaires sont beaucoup plus élevés. Pour l’EPO, le risque principal est l’arrêt de la production de l’EPO naturelle. Mais l’hormone de croissance est ultra risquée avec notamment le développement de nombreux cancers.

Comment mettre en avant la prise d’hormone de croissance ?

Une vraie piste est celle du « morphing ». L’hormone de croissance influence tous les tissus, notamment le tissu osseux.

Un vrai marqueur d’observation est celui de la mâchoire. L’hormone joue sur l’ensemble du remodelage osseux. La déformation des maxillaires est visible à l’œil nu, on l’appelle l’acromégalie c’est un vrai réel marqueur, scientifique. Il est possible de constater que le segment point nez bas et menton est de telle longueur, par rapport à précédemment. Une croissance de 10% à 28 ans par exemple, ce n’est pas normal !

Concernant les effets « moins de graisse, plus de muscles », le sportif peut trouver l’excuse d’un régime alimentaire, qui le rend plus affûté. L’argument peut « tenir » mais la déformation de la mâchoire va être plus difficile à justifier…

Les chaînes musculaires postérieures, fessiers, haut du dos, qui apparaissent très développées chez certains marathonien.nes, peuvent-elles être modifiées par l’utilisation de l’hormone de croissance ?

L’hormone de croissance fonctionne comme les inhibiteurs de la myostatine. C’est l’effet qu’on appelle l’enfant « Popeye ». La  myostatine est une substance qui limite l’hypertrophie musculaire, pour éviter d’avoir trop de muscles, ce qui n’est pas bon pour le cœur en particulier. Mais certains enfants présentent des disfonctionnements ou une quasi absence de myostatine, ce sont les enfants Popeye. Egalement une lignée de bovins existe avec cette particularité, d’être très musculeux.

L’hormone de croissance présente le même effet, musculeux général. Elle provoque donc de la prise de masse sur tout le corps. Comment un coureur à pied peut-il expliquer avoir un dos aussi musclé, des fesses aussi musclées et également des bras très développés ???

L’hormone de croissance génère des morphotypes très identifiables.

L’état de la peau peut-elle aussi témoigner de cette utilisation, avec une peau beaucoup plus fine, et la disparition de toute masse grasse ?

Il est certain que dans le demi-fond et marathon, les masses grasses sont assez faibles. Mais une réduction de la masse grasse est obligatoirement associée à une diminution de la masse musculaire si elle perdure. Il n’est pas possible de maigrir en-dessous d’un certain seuil, où il apparaît une dégradation des protéines, donc une perte de la masse musculaire. Cela devient délétère pour la performance, puisqu’avec la perte de masse grasse, survient aussi la perte de muscles. Un minimum de masse grasse doit être conservé dans l’organisme pour des raisons fonctionnelles. Si le coureur continue à perdre de la masse grasse, il perdra aussi du muscle.

L’avantage de l’hormone de croissance est de garantir la masse musculaire et en même temps, de permettre la perte de masse grasse. D’où ces corps très musculeux, avec une absence de graisse sous-cutanée. Les corps sont quasiment bodybuildés. La peau devient brillante et fine.

Ce changement de morphotype ne peut pas s’expliquer. Une musculature plus développée dans les jambes pourra être justifiée par un travail de musculation plus intense, un régime alimentaire plus strict. Mais les explications ne peuvent tenir pour justifier un dos ou des fessiers plus musclés. Et aussi pour le remodelage osseux, qui apparaît sur le visage.  Or il est très difficile par le simple entraînement de vouloir construire de l’os.

Combien de temps dure l’effet de l’hormone de croissance ? Les chaînes musculaires développées par la molécule s’affaissent-elles à l’arrêt ?

C’est un point délicat. De nombreux sprinters sont revenus après suspension, comme Justin Gatlin. Et la question se pose pour le sprint et maintenant pour le marathon et demi-fond, de savoir si le bénéfice d’une cure sur les facteurs structuraux se poursuit sur le long terme.

Sur ce plan, l’EPO ne présente pas du tout les mêmes caractéristiques. Les diverses études démontrent que l’effet de la cure d’EPO disparaît vite. Après trois semaines, il ne demeure pas grand-chose, et au bout de deux mois, il n’existe plus d’effet.

Pour l’hormone de croissance, les donnes sont foncièrement différentes. Les facteurs structuraux demeurent, car il est très long de déstructurer un muscle, de diminuer le diamètre des fibres. L’effet de la substance est beaucoup plus long que d’autres hormones, jusqu’à plusieurs mois. A l’arrêt du traitement hormone de croissance, il est possible de bénéficier encore pendant 6 mois à 1 an.

En choisissant un lieu très isolé pour sa préparation avant compétition, les effets sont optimisés pendant encore trois mois, sans aucune prise de risque. Les séances d’entraînement, par exemple des 10 fois 400 mètres, ont permis au sportif de pouvoir ensuite reproduire ces séances, car il se crée des schémas moteurs dans le système nerveux volontaire. Cela permet d’avoir une certaine vitesse de rotation au marteau ou une fréquence de foulée avec une certaine force au sol. L’organisme a ainsi créé des schémas moteurs. D’où un effet très favorable.

Pour moi, l’hormone de croissance peut être mise au niveau de l’auto-transfusion. Sans risque pour l’anti-dopage. Mais très dangereuse pour la santé.

Interview de Pierre Sallet par Odile Baudrier