Djibouti, le nouveau vivier de Jama Aden

22 février 2016
Souleiman

Ayanley Souleiman le leader du demi fond éthiopien

L’athlétisme Djiboutien est en plein renouveau avec comme chef de file, Ayanley Souleiman, récent recordman du monde en salle sur 1000 m. Nous avons interrogé Jean Pierre Prijack, entraîneur depuis 40 ans dans ce petit pays d’Afrique de l’Est où le coach Jama Aden vient puiser de nouvelles forces vives. Etat des lieux.

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« Le Somaliland, un pays qui n’existe pas ». C’est ainsi que l’on nomme ce pays autoproclamé indépendant en 1991, cette frange côtière du Nord de la Somalie bordant le golfe d’Aden de Ceelaayo à l’est à la frontière djiboutienne à l’ouest.

Ayanley Souleiman est originaire du Somaliland, plus précisément de Borama, ville frontalière avec l’Ethiopie, une capitale régionale de taille respectable avec ses 700 000 habitants, son université Amoud et son aéroport, rayonnant sur la province de l’Awdal. « Il devait avoir 15 – 16 ans…je ne me souviens plus très bien lorsque Ayanley est arrivé à Djibouti ».

Jean Pierre Prijack connaît mieux Djibouti que ses propres descendants berrichons. Il y réside depuis 40 ans comme coopérant à l’Office des Eaux, un bail signé à vie avec ce pays confetti bordant le golfe de Tadjoura. Ancien athlète lui-même, il s’est donc retrouvé tout naturellement un chronomètre à la main au bord d’une piste sablonneuse à encadrer des générations de coureurs locaux. C’est donc ainsi qu’il accueillait ce grand gamin mince et élancé en provenance du pays voisin, de Borama, un voyage de 300 km, un petit sac à la main. Il raconte : « Je pense qu’il devait avoir une sœur ici, tout au moins un membre de sa famille comme point de chute. Il avait sans doute déjà été localement repéré. Il avait entendu dire qu’ici à Djibouti, des courses de détection existaient ». C’est ainsi que Ayanley Souleiman est détecté puis engagé aussitôt dans la police avec un petit salaire et deux passeports, un Somalien et un Djiboutien.  C’est le début d’une aventure commune pour le jeune coureur et l’entraîneur confirmé : « Je l’ai ainsi amené de 3’54’’ à 3’30’’52 ».

Ahmed Salah, ce nomade somali détecté du côté d’Ali Sabieh, le plus brillant des trois, 2h 07’07’’ sur marathon

Une aubaine car depuis une décennie, c’est vache maigre, Djibouti a disparu de l’échiquier athlétique. Il faut souffler dans la poussière pour se souvenir des exploits de Baré Djama et surtout de Moussa Obsieh, avec des podiums au France de cross par équipe en 1973 – 74 et 75, celui-ci auréolé d’une médaille de bronze en 1975. Puis il faut attendre le cycle 84 – 88 alors que Djibouti s’est affranchi d’une France coloniale pour voir surgir sur la route du marathon ces fantassins recrutés au sein du Groupement Nomade Frontière. Leurs noms, Djama Robleh, Abdilahi Charmarke et Ahmed Salah, ce nomade somali détecté du côté d’Ali Sabieh, le plus brillant des trois, 2h 07’07’’ sur marathon, vainqueur de la première Coupe du Monde en 1985, médaillé de bronze aux J.O. de Séoul en 1988 et par deux fois médaillé d’argent aux Mondiaux de Rome et de Tokyo. Les plans de détection se mettent alors en place, des fonds de coopération  sont même débloqués, un entraîneur « expat » est détaché, il s’agit de Daniel Gaveau. L’objectif est clamé : définir une méthode à la kenyane. Pour cela, la BCI, la banque locale, met la main à la poche ainsi que le Conseil Général du Cher pour accueillir des athlètes en France. Mais c’est un échec car Djibouti n’a ni le réservoir, ni la structuration, ni le système scolaire à la kenyane pour copier le grand frère voisin dans cette corne de l’Afrique.

Années de disette, quelques étincelles dans ce désert de lave, l’élégant Yayé Aden, Omar Abdillahi avant qu’il ne rentre à la Légion, le discret Ali Foulieh, il faut bien admettre ce constat : Ahmed Salah l’exemple pour une jeune patrie…ça ne marche pas. Car le coureur est montré du doigt, il brûle la vie et ses galons de commandant, ça n’a rien de bon pour les honneurs et les symboles.

L’arrivée d’Ayanley Souleiman a donc relancé l’athlétisme djiboutien. Jean Pierre Prijack le souligne : « C’est la locomotive et une dizaine de coureurs ont suivi, tous originaires de Borama». A qui sont offerts gîte et couvert, un paquetage dans l’un des corps de l’armée Djiboutienne et un passeport dès lors que le niveau international est atteint. Car aussitôt, ils sont intégrés dans le groupe de Jama Aden, le coach aux trois records du monde en un soir, c’était il y a peu, à Stockholm, le 500 pour Abdelalelah Haroun, le mile pour Genzebe Dibaba et le 1000 pour Ayanley Souleiman avec 2’14’’20. Comment Jama Aden, originaire lui aussi de Somalie, a-t-il jeté un pont avec Djibouti ? Jean Pierre Prijack se souvient : « Nous étions avec Ayanley aux Jeux Arabes. Nous sommes allés nous présenter mais Jama Aden ne semblait pas vraiment convaincu. Sauf que le lendemain, Ayanley remporte le 1500 en 3’33’’, record personnel battu de 3 secondes. Là, son intérêt a changé ».

Sept coureurs ont déjà réussi les minima olympiques, vivier frétillant sur le marché mondial de l’athlétisme pour un Jama Aden

Depuis, tous les athlètes au potentiel international intègrent la structure de Jama Aden, se préparant tantôt au sein de Nike Qatar ou bien en Ethiopie et très souvent en Catalogne, la tête de pont européenne pour ce groupe d’entraînement puissant. La liste est longue, Jean Pierre Prijack cite des noms : « Mohamed Ismael 8’24’’ sur steeple, on le surnomme Fatah, Youssouf Hiss Bachir, 7’43’’44 cet hiver à Stockholm, il est sous lieutenant, un « bédouin » comme Ahmed Salah, le junior Abdi Waiss Mouhyadin 3’36’’09 sur 15. Il est le petit-fils de l’un des mes athlètes ». Il cite encore Ibrahim Ougass, 13’30’’ sur 5000 et Abdilahi Ali Elmi sur 10 000 mais celui qui retient toute l’attention de l’entraîneur, c’est le jeune Daallo (sans doute un surnom à Djibouti, c’est le nom d’une compagnie aérienne), lui aussi originaire de Borama « encore plus fort que Souleiman ». Ainsi sept coureurs ont déjà réussi les minima olympiques, vivier frétillant et alléchant sur le marché mondial de l’athlétisme pour un Jama Aden énigmatique, pragmatique, converti aux lois du sport professionnel quant aux méthodes à utiliser pour réussir.

Djibouti n’a pas les épaules pour rivaliser avec ses trois voisins que sont l’Erythrée, l’Ethiopie et le Kenya mais les fondations sont posées. Le centre national d’Ali Sabié fonctionne, Jean Pierre Prijack et ses adjoints, Abdi Osmane et Hassan Saïd, deux profs de gym bénévoles pour assumer ces fonctions, poursuivent leurs efforts de détection avec parfois 150 à 300 enfants au départ. Et le 30 mars prochain, c’est même un meeting international qui sera organisé à Djibouti avec l’équipe complète de Jama Aden présente avec ses fantassins-tirailleurs de records. Avec en héros local, Ayanley Souleiman. Jean Pierre Prijack en dresse un portrait flatteur : « Il est généreux avec sa famille, il est investi. Il a deux femmes aussi. Vous savez, il a de l’argent. L’une à Borama, l’autre ici à Balbala, un quartier de Djibouti. C’est aussi un grand croyant. Pour ces coureurs, c’est un facteur d’équilibre. Ils pensent tous que c’est Allah qui leur a donné ce don ». A travers, ces records et ces médailles, Djibouti veut ainsi se construire une identité, une fierté nationale. Les vieux schémas ont encore la vie dure. Quant au Somaliland, pourvoyeur de coureurs, il devra encore attendre.

> Texte et photo Gilles Bertrand