David Heath, derrière le succès de Sophie Duarte

2 mars 2015

Sophie Duarte conquiert aux Mureaux son premier titre de Championne de France de cross ! Après le titre de Championne d’Europe 2013, un nouveau succès à son actif, et à celui de David Heath, son entraîneur britannique.

 

les mureaux duarte arrivée

Il n’est que 9 heures, la base de loisirs des Mureaux s’ébroue tranquillement. La pluie est tombée sans discontinuer toute la nuit, et s’est enfin arrêtée. Au pied de la grosse butte qui morcelle ce circuit, David Heath scrute avec attention le parcours qui a mué sous les trombes d’eau. Les parties sableuses se sont transformées en sections boueuses.

Sous le bonnet jaune fluo, les traits de l’entraîneur de Sophie Duarte sont tirés. Ils reflètent une petite déception personnelle, ne pas disputer ce France de cross. A bientôt 50 ans- il les fêtera dans 3 mois –il aurait pu prétendre briller dans l’épreuve des anciens, les V2 et V3, mais ses ambitions étaient toutes autres, il voulait figurer dans la course élite, avec son équipe du CA Balma. . Mais une mauvaise grippe a déréglé ses projets, lui interdisant l’inter-région de cross.

Alors, David se cantonnera à son rôle d’entraîneur, pour ses protégés, et surtout de Sophie Duarte, qu’il accompagne aujourd’hui pour son 3ème championnat de France. Et il aimerait bien qu’elle obtienne cette couronne qui la hante. David consent du bout des lèvres : « Oui, elle dit beaucoup qu’elle veut le titre ! » Et d’avouer aussi combien il lui a été difficile de digérer sa deuxième place de l’année passée, derrière la si surprenante Laila Traby.

Le visage de David reflète son extrême concentration pour cette journée décisive que Sophie aborde d’une manière inhabituelle, en pleine préparation pour son premier marathon, à Paris mi-avril. Comme il le souligne, l’entraînement 2015 ressemble à celui de 2014, il y a seulement ajouté du volume en plus, avec quelques sorties longues. Sophie est une bosseuse, elle sait travailler sur tous les terrains, adaptable sur route, comme sur chemins. Et David résume : « Avec ça, elle peut tout faire jusqu’au marathon. »

C’est ainsi qu’elle accède à ce France, avec seulement 2 séances spécifiques, dans les jambes. Lesquelles ? David demeure très discret sur les détails. Il a pourtant créé un site internet sur lequel il dévoile chaque dimanche des éléments sur la préparation des athlètes de son groupe. Il y met en ligne les détails de la préparation physique de la semaine à venir, et les séances effectuées par ses divers athlètes durant la semaine précédente. Mais les infos ne concernant jamais Sophie, et il a un petit sourire en coin pour souffler : « Pour elle, cela reste secret. »

Sophie Duarte, la victoire avec panache

Quelques heures plus tard, David s’est glissé dans le public le long du couloir d’arrivée. Sophie distingue vite le bonnet fluo et se jette dans ses bras. Leur étreinte est émouvante. Sophie obtient ce titre qui l’obsédait, et sa course a démontré une magnifique maestria, en tête de bout en bout. David est enfin souriant, il s’avoue satisfait de la manière : « Elle m’a impressionné ! » Même s’il souligne : « Non, elle n’a pas suivi ma tactique. Comme d’habitude ! » Le coach aurait préféré qu’elle demeure plus prudente, mais Sophie a suivi ses sensations, et l’œil exercé de David l’a bien compris : « Elle était trop à l’aise au début. C’est bien, elle a pris le contrôle de suite.» Du coup, il s’est régalé : « Je n’ai jamais eu peur. J’ai pris plaisir à la regarder. »

Sa protégée s’est vite dégagée, rendue ultra confiante sur son état de forme, après son ultime séance. David consent enfin à révéler quelques éléments sur celle-ci. Un travail de tempo et de côtes mené le samedi précédant le France, à proximité de Toulouse. Au programme, 20 minutes de footing+25 minutes de qualité+15 minutes de footing, pour un groupe d’une dizaine de coureurs, qui s’est délité au fil de la séance. Pour les côtes, Sophie s’est retrouvée aux côtés de David. C’est là que le coach a compris qu’elle était fin prête. D’une manière très originale : «Moi, j’ai beaucoup souffert. J’ai vu que Sophie était mieux que moi ! »

Sophie Duarte, en route vers son premier marathon

L’expérience prouve qu’il est très rare qu’un entraîneur partage les séances de ses athlètes. David s’y applique : « Sinon, je vais être vieux ! » Il l’a ainsi accompagnée dans une séance de 15 kilomètres menée à allure marathon. Le Britannique découvre avec elle cette nouvelle facette de l’entraînement, il a été un très bon crossman sous les couleurs de l’Angleterre, mais ne s’est jamais essayé à la distance olympique. Pour épauler la Toulousaine dans cette optique, il s’est inspiré de deux coaches anglais. Allan Storey, l’ancien coach de Richard Nerurkar, avec lequel il échange de temps en temps. Et Georges Candy, qui a établi à l’époque le programme musculaire de Sebastian Coe, et devenu ensuite entraîneur national marathon et coach de John Brown, classé deux fois 4ème aux JO.

Avec ces maîtres en marathon, il a forgé ses compétences, pour distiller à Sophie un programme adapté. Il est aussi imprégné de ses informations sur l’entraînement de Paula Radcliffe, qu’il connaît depuis longtemps, elle a été étudiante dans la même université que lui, et il a pu observer cette coureuse hors normes, qui l’a beaucoup impressionné par sa capacité à s’entraîner très intensément, par sa puissance et sa détermination hors normes : « Elle était souvent dans la zone, où mentalement, on oublie la douleur. »

David Heath n’oublie pas non plus de mentionner l’entourage d’exception dont bénéficiait sa compatriote, avec kiné privé, cryothérapie, comme en profitent également les athlètes du groupe d’Alberto Salazar aux Etats-Unis. Et de faire le parallèle avec Sophie Duarte, loin de bénéficier de tels accompagnements….

Quel chrono sur marathon ?

Le nouveau challenge de David Heath l’imprègne totalement, il est impatient de découvrir ce que Sophie pourra réaliser sur marathon, insistant sur le fait qu’il est difficile de savoir ce qui arrivera après 30 km de course. Mais en réalité, l’inquiétude de David se cristallise sur un point très particulier, celui de la gestion du début du marathon : « C’est une coureuse de 3000 steeple et 5000 m, la tentation est forte de commencer trop vite. Cela m’inquiète qu’elle parte trop vite, car dans ce cas, tu es toujours sanctionnée, tu ne peux pas revenir. »

Et l’impétuosité de Sophie compte parmi ces qualités qui peuvent se transformer en défauts. Car David l’avoue : « Il faut la freiner, la contrôler. Elle est très compétitive. Elle se met à la bagarre avec les garçons. A l’entraînement, elle veut toujours les cogner ! » Les athlètes de son groupe d’entraînement à Balma y sont habitués, et il raconte qu’une méthode s’est mise en place, les uns accélèrent au début, les autres à la fin. Sophie se retrouve ainsi constamment entourée pour ses séances. Mais elle sait tout bien aussi courir seule pour les footings.

Alors, quel sera le chrono espéré pour cette première expérience sur le marathon ? David retrouve à nouveau ce culte du secret qu’il aime cultiver pour protéger son élève : « Elle ne veut pas le dire. Sans doute moins de 2h30. Elle ne veut pas se mettre la pression pour Paris. Le plus important sera un 2ème marathon à l’automne. Après tout, peut-être va-t-elle détester le marathon ? Mais je ne le crois pas… »

On sent David libéré par cette victoire sur le cross, et son cerveau bouillonne et se projette vers le futur proche : « Il lui reste beaucoup de travail avant Paris. Les 2 prochaines semaines seront décisives. » Il a déjà programmé la séance repère qu’il lui fera courir pour évaluer son état de forme. Ce sera 3 semaines avant Paris. Et quelle sera cette séance ? Bien sûr, le mystère règne…

 Texte : Odile Baudrier

 Photo : Gilles Bertrand