Christophe Bassons quitte la lutte anti-dopage

11 décembre 2019

L’ancien cycliste Christophe Bassons, grand pourfendeur du dopage, et en charge officiellement de la lutte anti-dopage depuis plus de 16 ans, a décidé de stopper sa collaboration avec l’Agence Française Anti-dopage. La conséquence de la réorganisation des fonctions de CIRAD, qui l’oblige à renoncer au volet prévention et information sur le dopage, qui lui tenait très à cœur.

Interview réalisée par Odile Baudrier

  • Tu as donc décidé de renoncer au poste de CIRAD au sein de l’AFLD à partir du 1er janvier 2020. Pour quelles raisons ?
  • Ma mise à disposition auprès de l’AFLD s’achève au 31 décembre 2019. Soit j’optais pour un détachement auprès de l’AFLD pour un contrat de 5 ans. Soit je restais au sein de la Direction Régionale et départementale de la jeunesse, des sports, et de la Cohésion Sociale de Nouvelle Aquitaine. J’ai fait le choix de laisser l’AFLD, car les missions proposées ne me satisfaisaient pas.
  • Qu’est ce qui ne te convenait plus ? quels étaient les changements majeurs ?
  • Jusqu’à maintenant, j’avais deux « casquettes ». Je programmais les contrôles anti-dopage pour l’AFLD, et j’étais Conseiller Régional Anti-dopage et donc chargé de la lutte contre les trafics de produits dopants, et de la prévention, pour l’Aquitaine. A partir du 1er janvier, soit je faisais exclusivement des contrôles anti-dopage pour le compte de l’AFLD, soit je faisais seulement de la lutte trafic et prévention. J’aurais aimé rester à l’AFLD pour élargir du contrôle, mais cela n’a pas été possible. On me proposait de partir pour 5 ans, jusqu’à Paris 2024, à ne faire que du contrôle. Je me suis demandé Dans 5 ans, qu’est-ce que tu auras appris ? Qu’est-ce que tu auras fait de plus ?? Rien, si ce n’est fait mettre en place des contrôles, et une orientation de plus en plus importante vers le haut niveau, de la part de l’AFLD, imposée par l’Agence Mondiale, du fait des Jeux. Moi, ce qui m’a toujours intéressé, c’est la prévention.
  • Il y a déjà eu des soubresauts sur les postes de CIRAD au début de l’année. Tu avais souhaité terminer l’année, dans l’attente du poste définitif.
  • Je pouvais continuer en 2019, en conservant les deux missions. Je me rends compte de l’évolution de la lutte anti-dopage au niveau international, de plus en plus vers le haut niveau. La prévention et l’information n’intéressent pas l’AFLD, ou l’Agence Mondiale, qui s’orientent vers ces sportifs internationaux. Moi, je suis convaincu que j’ai des choses à apporter en termes de prévention auprès des plus jeunes, de part mon expérience. Notamment les âges précoces, où la personnalité change. Je ne me voyais pas lâcher ça. Je voulais aussi me relancer car depuis 2003, je mets en place des contrôles. En même temps, l’équipe s’est dissoute depuis 2-3 ans. Au début, nous étions 11 CIRADE, et maintenant, plus que quatre. Je ne trouvais plus le plaisir d’avant !

Beaucoup d’énergie pour réussir peut-être et échouer souvent !

  • Est-ce que le découragement est venu aussi du fait de mettre en place des contrôles et de se demander finalement à quoi ça sert ?
  • On passe énormément d’énergie pour réussir peut-être et échouer souvent ! Quand tu réussis, ça demande un gros travail derrière. J’entends souvent les gens dire que les contrôles ne servent à rien. Moi, je réponds non. Sans les contrôles, où en serions-nous aujourd’hui ? Tu passes du temps, pour contrôler des gens, qui vont tout contourner, et qui n’ont finalement pas besoin d’être aidés. La lutte anti-dopage pour ceux-là sert à préserver une éthique. Moi, je regarde le côté où il y a des jeunes, qui vont être influencés, qui vont penser au dopage alors qu’au début, ils ne le voulaient pas. Ca, ça m’intéresse. J’ai plus de rôle à jouer là-dessus. Moi, je n’aurais peut-être pas assez d’énergie pour continuer pendant 5 ans à travailler sur les mêmes sportifs de haut niveau. Il y a plein de choses à faire en prévention, auprès des jeunes publics, amateurs, mais ce n’est pas le rôle de l’AFLD. J’ai aussi envie de m’investir auprès du haut niveau, dans l’axe du bien-être, de la santé, et je me voyais mal être dans une situation où je contrôle des gens avec lesquels je collabore ! Je veux garder ma liberté.
  • Quel est ton projet précis ?
  • J’en ai plusieurs. Je monte, avec mon épouse, un projet où les sportifs de haut niveau se mettent au service des entreprises pour induire des changements de comportements pour apporter du bien-être aux gens, pour qu’ils se prennent en main. Le mal être est très répandu. J’ai d’autres projets pour m’investir dans la prévention, au niveau régional, national et international. Je ne peux pas en dire plus aujourd’hui. J’ai déjà des sollicitations pour intervenir auprès de fédérations, et ça m’intéresse.
  • Es-tu conscient que l’annonce de ton départ marque un élément négatif de la lutte anti-dopage, car tu étais l’un des fers de lance de l’AFLD ?
  • Oui, mais il y a d’autres personnes de qualité. Je ne sais pas si à force, je me suis épuisé. Avant, je disais pour moi, c’est une défaite de quitter le milieu cycliste, car finalement, tu t’es épuisé, tu t’es battu contre un milieu, tu baisses les bras. Là aujourd’hui, ça fait 16 ans que je suis dans la lutte anti-dopage, et je m’épuise. Je reste évidemment sur quelques déceptions, de me rendre compte que des gens ont triché toute leur carrière et ne se seront jamais fait attraper. Ca me gêne, cela veut dire que je ne suis pas capable de faire apparaître la vérité. Ils sont sur des performances fausses.  Je ne vais pas mourir de cette déception. Je sais que quand je discute avec des jeunes, j’essaie d’impulser des réflexions chez les jeunes et moins jeunes. C’est mon rôle. Même s’il n’y a pas des résultats perceptibles et immédiats, ce sont des interrogations que tu lances, et qui peuvent faire changer les gens. J’ai vu avec mon directeur, il est favorable à un projet sur les conduites déviantes, plus larges comme thématiques que le dopage. Car le dopage est l’un des problèmes d’aujourd’hui, il y a la radicalisation, les conduites déviantes, mais au départ, les causes se ressemblent beaucoup, c’est un mal être, une désocialisation, le manque de confiance dans la société, le sentiment qu’il n’y a pas d’avenir. D’un côté, je suis déçu car je ne suis pas arrivé aux objectifs que je m’étais fixés en matière de contrôles anti-dopage, je pensais être plus efficace. Mais d’un autre côté, challengé par ce projet. C’est aussi un soulagement de quitter la lutte anti-dopage, et les contrôles. Enfin, le vendredi, je pourrai éteindre mon téléphone ! Là, pendant 20 jours, j’ai juste eu un jour sans bosser. J’ai envie de couper et de laisser ça aux autres.

Le cas El Hamri, intéressant pour son impact sur la prévention

  • Dans les cas traités, quels sont les plus marquants, côté positif et côté négatif ? Les plus intéressants ?
  • Les plus intéressants ne sont pas ceux du haut niveau, qui ont fait le plus de bruit. Ce sont parfois des cas qui sont passés inaperçus, mais qui concernent le milieu amateur ou jeunes, et ça aura un impact prévention important. Je prends l’exemple d’El Hamri. Cela a fait son effet au niveau régional, car il y a un impact derrière. Je m’en fiche que ce soit médiatisé ou pas. En fait, un axe principal dans mon travail sur la prévention est de dire qu’il faut faire des choix à long terme, pas à court terme. Il ne faut pas être sur la reconnaissance des autres, mais sur son auto-satisfaction. Tout cela m’intéresse. C’est sûr qu’un gros cas, c’est bien, ça fait du bruit. J’en ai loupé certains. J’espère que d’autres réussiront à ma place. Il n’y a pas de grosses déceptions. J’essaie de faire le travail le mieux possible, avec parfois, de grosses critiques. Quitter les contrôles me permettra de m’éloigner de certaines critiques. Je me fais parfois agresser. J’en ai marre d’essuyer des critiques, d’être jugé. Jugé pour mon travail dans la lutte anti-dopage alors que souvent, ceux qui te jugent ne font rien, ont des valises pleines de secrets. Mais ils continuent à exister en costard-cravates, au sein de fédérations ou ailleurs. Je vais m’en éloigner. Je vais travailler avec des bénévoles, des dirigeants de clubs, qui sont des passionnés du sport. Cela va me protéger.
  • En 16 ans, trouves-tu que le contexte de la lutte avait évolué ? que l’omerta était moins forte ? Qu’est-ce qui a changé ?
  • Le plus gros changement est celui de l’harmonisation sur la réglementation internationale. Avant, il y avait une politique fixée au niveau d’un Etat. Ensuite, il a fallu s’harmoniser avec les autres Etats, les décisions sont plus difficiles à prendre, plus longues. Le côté procédurier est maintenant ahurissant. Avant, je travaillais avec des préleveurs, il y avait un côté humain. Aujourd’hui, les procédures sont beaucoup plus sur des détails, et au final, les affaires de dopage se jouent plus sur le tapis vert, sur le plan juridique, plutôt que de savoir si la personne a triché ou pas. Ce qui m’importe, c’est l’acte de faire. C’est sûr qu’il faut le faire avec le juridique. Je laisse ça aux personnes compétentes dans ce domaine. Moi, je veux agir sur l’acte.
  • D’un jour à l’autre, va être publiée l’annonce de la décision concernant Clémence Calvin. Ce cas t’a-t-il inspiré dans un sens ou dans l’autre dans ta décision de partir ?
  • Non et oui. Non et oui. Tu te rends compte de l’énergie qu’il faut pour attraper un sportif qui a triché. On ne se rend pas compte. Qu’elle soit sanctionnée ou pas, le cas de Clémence Calvin représente un travail inimaginable. Et si tout ce temps passé pour sanctionner ou ne pas sanctionner avait été utilisé pour un travail auprès des jeunes. Toute cette énergie dépensée ! Il faut que ce soit fait. Je dis juste que le temps passé à chercher un mec qui se dope et qui veut se doper, qui joue avec toi, que tu lui cours après, pour aboutir ou pas aboutir, quelle est sa valeur ? Entre un mec que j’accompagne et un mec auquel je cours après, ma bascule est vite faite. Je veux aller vers le gamin qui a envie de changer, je veux l’aider à grandir, à s’épanouir. Le reste, je n’en peux plus !