Caster Semenya, un camouflet à ses rivales

25 juillet 2016

Caster Semenya sera à coup sûr la grande attraction des JO de Rio 2016. La Sud Africaine de 25 ans se prépare pour un doublé 400 m – 800 m, et la victoire sur le 800 mètres lui est pratiquement acquise au vu de sa démonstration de force de Monaco.  La polémique autour de la participation de sportives hyperandrogynes dans les épreuves féminines n’a pas fini d’enfler, avec la présence sur le 800 mètres de deux autres athlètes très performantes, Francine Niyonsaba et Margaret Wambui. Mais pour Jean Verster, l’entraîneur de Caster Semenya, la réussite de sa protégée doit tout au travail…

 

monaco semeya

Sa dernière ligne droite dans le stade de Monaco n’a été qu’une simple formalité pour Caster Semenya, lancée à grande vitesse, sans donner la moindre impression de forcer. Sa puissance  impressionne tout autant que son extrême aisance, et surtout quand les cristaux du chrono affichent 1’55’’33. Une marque correspondant à la meilleure performance mondiale de l’année, et également à son record personnel.

Voilà donc Caster Semenya revenue à son niveau de l’année 2009. Pour ce Mondial de Berlin, où elle avait fait irruption dans l’élite mondiale, provoquant une énorme polémique avec son apparence très masculine. On parle alors d’hermaphrodite, puis d’intersexe, et maintenant d’hyperandrogine.

Avec le retour de ses très hautes performances, une nouvelle polémique ne pouvait qu’apparaître, d’autant que Caster Semenya n’a retrouvé des chronos décents que début août 2015, juste après que le Tribunal Arbitral du Sport ait donné tort à l’IAAF sur l’obligation de soins imposée aux athlètes dits « hyperandrogynes ».

Jukka Harkonnen et Jean Verster la protègent

Deux hommes savent que cette controverse ne peut que s’amplifier. Son manager Jukka Harkonnen, constamment à proximité des journalistes interrogeant Caster Semenya à sa sortie de piste. Son entraîneur, Jean Verster, qui demeure très disponible pour toutes les questions sur sa protégée. Le très austère Finlandais et le jovial Sud Africain veillent au grain pour éviter tout dérapage.

Le coach a ainsi développé un argumentaire très huilé pour justifier de ce come back récent et fulgurant de Caster Semenya, scotchée autour des 2 minutes depuis 3 saisons. Ce ne serait que le produit de son excellent travail. Et Jean Verster de m’expliquer en détails : « Elle a pu suivre un très bon entraînement depuis plusieurs mois. Elle n’a pas eu de blessures. On a pu travailler la vitesse et l’endurance sans aucun problème. Aussi depuis octobre 2015, elle a un pacemaker pour elle toute seule pour toutes les séances. C’est le frère de Hezekiel Sepeng, vice champion olympique, que j’ai entraîné. »

Caster Semenya a un pacemaker pour toutes les séances

Car avec Jean Verster, il est certain que l’athlète a choisi un orfèvre. Cet ancien athlète, qui valait 3’38’’ au 1500 m et 13’31’’ sur 5000 m, a étudié aux Etats-Unis avant de retrouver son pays, pour y driver plusieurs gros talents, Hezekiel Sepeng, Nijel Amos, André Olivier, et y diriger le fameux centre d’entraînement de Potchefstroom.

Une très belle carte de visite, et il aime ainsi à souligner sa proximité avec les Français, devenus des habitués du lieu depuis plus d’une décade. Cet endroit au sud de Johannesburg serait aussi l’une des raisons du gros retour de Caster Semenya : « Elle est venue me voir fin 2014 car elle était toujours blessée. Avec Maria Mutola, qui l’entraînait avant, cela ne fonctionnait pas bien. Maria n’était pas souvent là. Caster a quitté Pretoria. Elle s’est installée à Potchefstroom.  C’est un endroit super. Elle peut s’y entraîner et étudier. Cela l’a beaucoup aidée. »

Jean Verster ne se départit pas de son grand sourire lorsque j’aborde les changements de règles par l’IAAF qui pourraient expliquer la nouvelle progression de l’athlète, et il rétorque tranquillement : « Ce n’est pas nous qui faisons les règles. » Mais il élude la question sur le traitement hormonal qu’aurait suivi Caster Semenya après que l’IAAF l’ait imposé aux athlètes hyperandrogynes afin de diminuer leur taux de testostérone naturelle.

Les informations de Pierre Jean Vazel sur les taux de testostérone

Les interrogations faites à Caster Semenya se sont toujours heurtées à son refus d’admettre avoir suivi un quelconque traitement pour diminuer son taux de testostérone. Selon les données diffusées par Pierre Jean Vazel  sur son blog du Monde le 25 juillet 2015, il s’élèverait à 6 nmol/L. Comme l’entraîneur-chercheur le souligne : « C’est moins que les valeurs de référence chez les hommes, entre 8 et 28 nmol/L. » Mais c’est tout de même un sacré différentiel avec les taux des athlètes féminines, puisque l’étude réalisée aux Mondiaux de Daegu de 2011 constate que « le taux de testostérone médian des 849 participantes était de 0,69 nmol/L pour des valeurs allant de 0,1 à 29,3 nmol/L ».

Des informations circulant en « off » ont fait état d’un traitement pour Caster Semenya, qui justifierait sa baisse de performances et son rebond depuis qu’il ne serait plus obligatoire. Mais Jean Verster conserve immuable sa ligne de conduite, Caster est une athlète féminine absolument hors normes : « Elle est très facile à entraîner. C’est la personne que tout entraîneur rêve de rencontrer. Elle est très motivée. Récemment, j’ai demandé aux athlètes du groupe Quelle était la partie d’entraînement la plus dure pour eux. Caster a répondu toutes les parties. Car je me donne à 100% sur toutes les séances d’entraînement. »

Un record personnel à Monaco après trois semaines sans entraînement ?

C’est cet engagement qui lui aurait ainsi permis de revenir à son record personnel dans des conditions assez étonnantes, que Jean Verster dévoile : « Elle a souffert d’un problème à une cheville, durant le Championnat d’Afrique, fin juin, où elle a couru sur 800 m, 1500 m et le relais 4 fois 400 m. Elle a dû stopper l’entraînement depuis fin juin, et nous n’étions donc pas sûrs de sa forme en arrivant ici… »

monaco semenya nyonsaba

Caster Semenya, Francine Niyonsaba, Margaret Wambui, trois athlètes hyperdrogynes. Le futur podium du 800 mètres olympique ??

 

A cette lueur, la course monégasque de Caster Semenya  apparaît encore plus sidérante. L’athlète s’avoue satisfaite, et prédit déjà le record du monde pour les JO de Rio…. Mais Jean Verster réfute, en insistant : « On ne peut pas annoncer les choses trop tôt. » Le coach préfère ainsi évoquer son choix pour  ces JO, celui d’un doublé 400-800 m. Elle s’est alignée à huit reprises sur le tour de piste, et a a ainsi abaissé son record ce printemps à 50’’74.

Les femmes bafouées par des décisions plus politiques que sportives

Caster Semenya a-t-elle le potentiel pour prétendre à briller sur les deux distances ? Certains l’imaginent déjà doublement en or. Ce serait alors un camouflet particulièrement cruel pour toutes les athlètes « strictement » féminines. Car six ans après Berlin, son physique s’affirme à nouveau terriblement masculin, le corps musculeux, le bassin bien carré, les épaules et biceps très galbés, la poitrine totalement plate. Les deux petites boucles d’oreille n’y changent pas grand-chose, les traits du visage symbolisent tellement un homme….

Au fil des années, Caster Semenya a tout de même appris à composer avec ses rivales. A l’arrivée de ses courses, elle s’approche d’elles, une à une, pour les étreindre en les attrapant par les épaules. Comme pour s’excuser de cette domination outrancière que ses caractéristiques physiques atypiques lui autorisent. Piètre consolation pour des femmes bafouées par des décisions plus politiques que sportives, qui ne les protègent pas…

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photos : Gilles Bertrand

RETRO/CASTER SEMENYA AU CHAMPIONNAT DU MONDE DE BERLIN EN 2009
Voilà le texte que j’avais rédigé après le Championnat du Monde de Berlin en 2009, concernant Caster Semenya.

Caster Semenya, une affaire très troublante

Le Championnat du monde de Berlin s’est enflammé sur les exploits de Usain Bolt, mais ce Mondial allemand restera dans les annales pour l’énorme polémique entourant l’athlète Caster Semenya, sacrée championne du monde du 800 mètres. Son apparence très masculine, autant que l’énormité des chronos réalisés, ont suscité beaucoup de questionnements.

Après Berlin, l’affaire a pris une ampleur invraisemblable, avec une récupération très politique en Afrique du Sud, et la découverte des liens entre l’athlète et le coach Arbeit, réputé pour ses méthodes peu orthodoxes du temps de la domination de l’Allemagne de l’Est. Même si l’annonce officielle ne sera effectuée par l’IAAF que fin novembre, il semble que les examens effectués confirment que Caster Semenya serait bien un hermaphrodite…

UN PHYSIQUE TRES DEROUTANT

La première apparition de Caster Semenya dans le Stade Olympique de Berlin était passée à peu près inaperçue. Nous n’étions pas plus de 2 ou 3 journalistes à l’attendre après sa série, qu’elle avait remportée après une forte chute à 200 mètres de l’arrivée. Nos regards s’étonnaient en découvrant son physique ! Les traits du visage si masculins, simplement adoucis par les tresses bien alignées sur le crâne. Les épaules très carrées. Le bassin très large. Une ceinture abdominale exceptionnelle pour une jeune fille. Et aussi une pilosité très visible, et une voix au timbre très rauque et masculin. Suite à cette chute, Caster Semenya se plaignait d’une forte douleur au pied et il paraissait alors peu probable qu’elle puisse se présenter pour la demi-finale. L’affaire se serait alors éteinte toute seule….

Son physique étonne, ses propos également. Par leur incohérence. Caster Semenya n’hésite pas à déclarer qu’elle court depuis l’âge de huit ans. On ne retrouve pourtant trace d’aucune performance à son actif, jusqu’à l’année dernière. Elle prétend aussi avoir stoppé toute pratique cet hiver durant 3 ou 4 mois. Très étonnant au vu de sa progression sur 800 mètres entre le mois d’octobre, un chrono à 2’04’’ et le mois de juillet, un chrono à 1’56’’79.

On a le sentiment d’une athlète très enfantine. Ou plutôt très enfantin, tant il paraît difficile de l’accepter en tant que « femme ». Les mouvements de sa bouche, de ses mains, ou encore sur la piste, sa foulée, plus rasante et pesante, la désignent comme un très jeune homme. Ses gestes à l’arrivée de sa finale se situent dans la même lignée, les bras levés comme pour faire admirer ses biceps, une attitude tellement masculine.

Femme ou homme ? Quel est son « véritable » genre ? La jeune athlète s’est vue auscultée à la loupe, tous ses traits analysés et disséqués. Légitimement, peut-on dire, tant son apparence physique se révèle déroutante à considérer qu’elle se revendique au féminin.

A la mi-septembre, le secret sur les premiers résultats des analyses conduites à l’initiative de l’IAAF commence à se lever tout doucement. Ils révèlent qu’elle serait bien un hermaphrodite, doté de testicules internes, et dépourvu d’utérus et d’ovaires. Une femme, mais pas une femme à 100%…

UN ENTRAINEUR TRES ENCOMBRANT

La différence physique n’a pas été le seul élément pointé du doigt à Berlin. Le niveau des chronos que Semenya est capable d’abattre, suscite également les commentaires. A Berlin, elle l’emporte en 1’55’’45, et devient ainsi la 13ème performer mondiale de tous les temps. Un peu déroutant à observer qu’elle a amélioré son record de près de 10 secondes en une année, qu’elle s’est fait sortir en séries au Mondial juniors en 2008, qu’elle n’a que 18 ans, et qu’elle ne compterait que trois années de pratique derrière elle…

Ces réticences strictement sportives vont encore s’amplifier juste après Berlin, lorsqu’une information très embarrassante apparaît. La championne du monde aurait été entraînée par le Docteur Arbeit, un ex-Allemand de l’Est, à la réputation sulfureuse pour son implication dans le monstrueux système du dopage organisé en Allemagne de l’Est, entre 1980 et la chute du mur en 1989.

Tout simplement car la Fédération d’Athlétisme Sud-Africaine a intégré le Docteur Arbeit en qualité de conseiller scientifique, depuis le mois de mai 2008, avec l’objectif de revitaliser le niveau de l’athlétisme sud-africain. Paradoxalement, la nouvelle a tardé à émerger au niveau mondial. A Berlin, où il vit en-dehors de ses missions, le docteur Arbeit est demeuré terriblement discret. On apprendra plus tard qu’il a même été le seul entraîneur d’un athlète potentiellement médaillable à ne pas être présent à Berlin, ou à l’ultime camp d’entraînement organisé en Allemagne, préalablement au début du mondial.

L’affaire Semenya se double alors d’une affaire Arbeit. Le Docteur été l’un des piliers du système du dopage étatique de l’Allemagne de l’Est : en sa qualité d’Entraîneur en chef, il aurait été l’homme chargé de désigner les sportifs est-allemands à intégrer dans le programme, et de fixer les quantités de produits dopants à utiliser… La commission parlementaire mise sur pied en Allemagne après la réunification, et supervisée par le Professeur Franke, conclut à sa responsabilité, et il se retrouve mis en disgrâce en 1995. Son rôle néfaste se révèle clairement dans les cas de trois lanceurs qu’il entraînait directement, Martina Hellmann, mais surtout Schult, et Timmermann, tous les deux sacrés champion olympique, du disque et poids en 1988. Pour tous les trois, les dosages de produits dopants absorbés ont en effet été révélés après la réunification. Mais le cas le plus connu demeure celui de la lanceuse de poids Heidi Krieger, championne d’Europe en 1986, contrainte d’être opérée pour devenir un homme en 1997, après avoir vu son organisme se modifier sous la prise de stéroïdes anabolisants….

Une histoire très médiatisée en Allemagne, et qui ressurgit au plus mauvais moment pour le Docteur Arbeit, et la très masculine Caster Semenya…  La Fédération Sud-Africaine n’ignorait pourtant rien du passé de son nouveau conseiller technique. Elle avait déjà tenté de bâtir une collaboration avant les Jeux du Commonwealth en 2002, et les JO 2004. Mais les commentaires critiques des médias sud-africains avaient déplu à Arbeit, qui avait finalement refusé de venir en Afrique du Sud.

La tempête n’avait pas été moindre en 2000, en Australie, lorsqu’il avait également été pressenti par la Fédération Australienne d’Athlétisme. Et très forte aussi en 2003, à la découverte qu’il conseille l’heptathlète anglaise, Denise Lewis, qui deviendra l’année suivante championne olympique.

Mais cette fois, l’opacité la plus forte a régné, la presse sud-africaine paraît n’avoir rien débusqué jusqu’aux derniers jours d’août… Il semble que les entraîneurs et officiels sud-africains aient même reçu des consignes fermes les invitant à ne jamais évoquer le « cas Caster. »

L’affaire sent mauvais, très mauvais pour la Fédération Sud-Africaine… Le Président de la Fédération, Leonard Chuene, n’hésite pas à démentir dans une interview au site africain « Independent Online », : « Arbeit ne travaille pas avec cette fille. Il n’a rien à voir avec elle. En aucun cas, Arbeit n’a pratiqué des injections sur elle. »

Puis Chuene bascule dans une sorte de victimisation : « D’abord, on a dit que c’était les chromosomes qui l’avaient aidée pour gagner. Maintenant c’est une injection. Les gens veulent trouver des raisons pour affirmer que cette fille n’est pas une championne. »

LE RACISME, LE MAUVAIS ALIBI

Mais surtout le Président de la Fédération Sud Africaine monte au créneau de manière très offensive, et s’attaque à dénoncer le racisme entourant cette affaire : « C’est une histoire de racisme ! Ce sont les Sud-Africains racistes qui ont lancé ces rumeurs. Ce sont les mêmes gens qui ne veulent pas de la Coupe du Monde de foot 2010, les mêmes qui rabaissent les citoyens blacks. »

Le racisme. Le mot est lâché, dans une Afrique du Sud encore tellement meurtrie par l’apartheid. Au point que dès l’annonce que l’IAAF avait décidé de soumettre Caster Semenya à des tests pour valider sa véritable identité sexuelle, le « cas » Semenya était devenu une « cause » politique en Afrique du Sud.  Les jeunes militants de l’ANC fustigeaient le racisme planant autour de cette affaire, en assénant avec vigueur : « C’est parce qu’elle est noire et qu’elle a battu des concurrentes européennes. »

Des affirmations caricaturales, témoignant aussi d’une véritable non-connaissance de l’athlétisme, où les athlètes de couleur noire se révèlent tellement dominateurs dans tant de disciplines… Le Président de l’IAAF, Lamine Diack, s’indigne de cette accusation de racisme proféré à l’encontre de l’instance qu’il dirige, soulignant : « C’est exagéré, je suis Sénégalais et donc Africain moi aussi ! »

Mais l’excitation monte en puissance en Afrique du Sud. Le Ministre de l’Intérieur intervient, pour assurer l’athlète du soutien de toute la nation sud-africaine, et insiste : « Nous devons nous rassembler autour de Caster et rejeter avec tout le mépris qui se doit les insinuations à propos de son sexe». Le Parlement sud-africain prévoit de présenter une plainte devant la Commission des droits de l’homme des Nations Unis, pour violation des droits et de la vie privée de l’athlète.

Le retour au pays de Caster Semenya, et des deux autres médaillés de Berlin, se déroule dans une ambiance quasi-hystérique. Plusieurs milliers de personnes l’attendent à l’aéroport, de grands posters clament « Notre Grande Dame du Sport » ou encore « 100% femme féminine ». Un sourire timide éclaire son visage, alors qu’elle se tient aux côtés de Winnie Mandela, une icône de la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud. La foule est toute acquise à sa cause, soudée par ce sentiment d’injustice qu’explique un médecin venu l’accueillir : « Ils ont attendu le jour de la finale pour décider de la tester. C’est l’Afrique du Sud en tant que pays qui est atteinte dans son intégrité. »

UNE FEDERATION DEFAILLANTE

L’affaire prend une telle emphase, qu’il devient très difficile de démêler le vrai du faux. On parle de plusieurs tests réalisés en Afrique du Sud avant son départ pour Berlin, une théorie démentie par la suite, et à nouveau reprise à son compte par l’entraîneur national du demi-fond sud-africain Daniels, qui démissionne, se sentant coupable de n’avoir su protéger Semenya.

Les médias sud-africains rapportent les histoires les plus contradictoires autour du passé de Caster. Son père, affirmant sa certitude qu’il s’agit bien d’une fille : « J’ai changé ses couches. » Son directeur d’école, expliquant avoir mis plusieurs années à réaliser qu’elle était une fille. On apprend aussi qu’à plusieurs reprises, les entraîneurs de ses compétitrices sur la piste auraient souhaité s’assurer que leurs athlètes rencontraient bien une fille, et non un garçon…

Le Fédération Sud-Africaine peut difficilement contester les questionnements publics autour de cet être androgyne. L’énormité de la situation ne devrait avoir échappé à ses officiels et entraîneurs, tant sur un plan physique que de performances. Ils ne peuvent ignorer que Caster Semenya n’était présente dans les stades que depuis deux saisons. Qu’elle avait buté sur les séries, au Championnat du Monde junior en juillet dernier, mais que dès cet été, à l’Ile Maurice, elle se baladait en 1’56’’79.

Pourquoi être resté aveugle à cette situation ? Pourquoi avoir refusé d’anticiper les difficultés très prévisibles qui surviendraient à Berlin? Pour quel intérêt ? L’opacité demeure…

L’IAAF, EMPETREE DANS UN DRAMATIQUE IMBROGLIO

Une autre question s’impose : « Comment l’IAAF a-t-elle pu s’empêtrer dans un telle méprise ? » Selon la version officielle, l’IAAF n’aurait découvert ce problème que très tardivement. Après l’énorme chrono réalisé à l’Ile Maurice, il aurait été envisagé l’éventualité du dopage, et non celui d’un être « intersexuel ». Sur le site de l’IAAF, la photo de Caster a pourtant figuré en bonne place, sans que son étonnant physique ne suscite de questionnements…

Ensuite les contradictions foisonnent. L’IAAF a-t-elle ou non formulé une demande pressante auprès de la Fédération sud-africaine pour l’inviter à retirer Caster Semenya de la compétition à Berlin ? L’IAAF a-t-elle vraiment obtenu la confirmation de la Fédération sud-africaine que des tests auraient déjà effectués sur Semenya et qu’ils l’auraient déclaré « femme » ? La tension est à son comble entre l’IAAF et la Fédération Sud-Africaine, son Président se sentant pointé du doigt pour sa responsabilité dans cet imbroglio fort dommageable.

L’embarras est visible du côté de l’IAAF. L’annonce des résultats officiels des analyses effectuées a été différée à fin novembre. D’ores et déjà, le Président de l’IAAF, Lamine Diack, n’a pas hésité à écrire aux Ministres sud-africains concernés pour leur expliquer sa position. Ses deux éminences grises, Pierre Weiss, et Nick Davies travaillent pour aplanir l’énormité de cette affaire. D’abord en communiquant sur l’existence d’autres cas similaires d’hermaphrodisme (il y en aurait eu 8 depuis 2005). Ensuite en insistant sur le fait que la médaille d’or de Berlin demeurera acquise envers et contre tout à Caster Semenya. Tout simplement parce qu’il s’agit d’un cas médical et non pas d’un cas de dopage.

La différence est subtile. Pourtant les athlètes présentes sur 800 mètres dans ce Mondial ont bel et bien été spoliées par ces manquements amenant sur la ligne de départ d’une finale d’un Mondial un être visiblement « masculin-féminin », en capacité de l’emporter, avec la caution d’une Fédération d’Afrique du Sud bien peu regardante…

QUEL FUTUR POUR LA FILLE GLAMOUR ?

Pour se situer en contre-pied à toutes les affirmations, le magazine américaine « You » avait offert une jolie tribune à Caster Semenya, avec ce titre à sensations : « Nous avons transformé la fille puissante en une fille glamour, et elle aime ça ! » La couverture révélait une Caster, aux longs cheveux frisés, déroulés sur un visage bien maquillé. Le sujet en quatre pages la dévoilait, vêtue de tenues très féminines.

Visiblement, Caster Semenya s’amusait de cette métamorphose ! L’interview publiée en parallèle soulignait qu’elle n’avait jamais acheté elle-même ses vêtements auparavant, que sa mère choisissait pour elle, seulement des pantalons et des tenues de sport. Après cette séance photos, Caster n’avait pas hésité à demander à son manager d’acheter toutes les tenues enfilées, avec les 60.000 dollars promis pour toute médaille d’or. Une somme qui lui demeurerait acquise, au même titre que la médaille d’or, quel que soit le résultat de l’éventuel test de féminité…

Officiellement, Caster Semenya demeurait étonnamment sereine, affirmant : « Je vois tout cela comme une plaisanterie, cela ne me gêne pas ! Dieu m’a fait comme je suis et je m’accepte moi-même. Je suis qui je suis et je suis fière de moi. »

Quelle situation cruelle pour cette très jeune personne, jetée en pâture au monde entier… Elle rappelle terriblement celle de Baartman, une esclave Sud-Africaine, danseuse et chanteuse, exhibée en Europe dans les foires au début du 19ème siècle pour ses monstruosités physiques, une hypertrophie des hanches et des fesses, des organes génitaux protubérants. Le squelette et les organes génitaux de la « Vénus Hottentote », comme elle était surnommée, avaient été exposés après sa mort, en 1815, au Musée de l’Homme à Paris. Le retour de ses restes en 2002 avait suscité de vives réactions en Afrique du Sud, où la communauté noire l’a transformée en icône et en symbole de l’exploitation humaine subie par les blacks.

Près de 200 ans plus tard, une autre forme d’exploitation a été subie par Caster Semenya. Encensée, rejetée, adulée, repoussée. Quel futur s’offre à elle ?

Odile Baudrier