Bruno Gajer, « je vis comme si je courais »

21 mars 2016
Bruno Gajer le coach de Pierre Ambroise Bosse

Bruno Gajer le coach de Pierre Ambroise Bosse

Bruno Gajer a débuté l’entraînement porte de Clignancourt. De ces années « prof, quartier difficile», il a gardé ce côté éducateur même au sein de son groupe à l’INSEP où il entraîne notamment Pierre Ambroise Bosse. Confession sur les bancs de l’INSEP, sur ce métier d’entraîneur d’Etat, sur sa vision du 800, sur son approche de l’entraînement avec Pierre Ambroise Bosse en cette année olympique.

 

. En 2000, vous éditez une première édition d’un livre consacré au 800 mètres, vous l’aviez édité en mémoire de Camille Viale, pourquoi ?

Il venait de décéder l’année d’avant et pour nous, Philippe Collard son athlète, c’était Monsieur 800, le premier coureur sous les 1’44’. On avait tous envie de lui rendre hommage. Avec Jean Claude Vollmer et José Marajo, nous étions admiratifs de cet homme, c’était le bon moment car on rend peu souvent hommage à nos entraîneurs qui disparaissent alors qu’ils ont apporté quelque chose à l’athlétisme.

. Sur la préface, il était écrit qu’il avait été « précurseur de modernité », que peut signifier ce qualificatif ?

Je pense qu’il travaillait beaucoup avec la recherche à St Etienne et il a amené Philippe Collard dans des domaines de résistance en allant plus loin dans l’entraînement alors que tout était encore très aérobie. Son approche commençait à être complète bien qu’en renforcement musculaire il tâtonnait encore. Puis nous sommes arrivés à un entraînement moderne avec l’arrivée de Richard Descoux mais cette jonction Viale – Descoux, c’est le cheminement.

. L’an passé, une seconde édition est née avec la collaboration de 12 entraîneurs. Cela signifie-t-il en réunissant ainsi autant de compétences que nous avons une vraie école du 800 en France ?

Je pensais, même en parcourant le livre que tout était hétéroclite mais finalement, il y a des fils que l’on retrouve chez nous tous. On est tous sur un fil, on se transmet des connaissances, que l’on fait évoluer certes, que l’on modernise. Je dirai donc qu’il y a bien une école à la française. Quand je vois l’entraînement de Thierry Choffin, de Philippe Dupont, on a beaucoup de choses en commun. On voit tous le 800 à travers le même prisme.

Pierre Ambroise Bosse aux J.O. de Londres en 2012

Pierre Ambroise Bosse aux J.O. de Londres en 2012

.Et entre les 2 livres, soit 15 ans, notez-vous de grandes différences dans la préparation ?

Il y a eu une grosse évolution sur la préparation musculaire. Moi j’ai beaucoup apporté sur l’économie de course. Ca c’est du Stephan à la base, un entraîneur qui m’a beaucoup influencé. J’ai donc fouillé là dedans car j’ai eu accès à des outils. Hier encore, nous faisions une étude scientifique sur l’économie de course, avec des électromyographies sur Pierre Ambroise Bosse et ses collègues. Aujourd’hui, on n’est plus dans le tout physio, la technique et l’économie de course et la préparation musculaire du coureur ont pris 20 à 30% selon les profils.

. En remontant le temps, à travers ces 15 années, avez-vous travaillé par paliers, par secteurs bien définis de recherche ?

Historiquement, il y a d’abord eu le travail de recherche sur la préparation musculaire. Ce sont les années 95 avec José Marajo et Jean Claude Vollmer. Et moi, je suis au laboratoire, avec Christian Miller, l’axe est pris, on lance des analyses d’activité, on démarre puis on part pour un tour de France des colloques. On lance le renforcement musculaire avec une vraie méthodologie qui a été reprise et que chacun s’est appropriée. Là vraiment, on structure le renforcement musculaire dans le demi-fond. On a amené la réflexion comme Gilles Cometti avait amené une réflexion dans le sport. J’en garde un excellent souvenir.

. En est-ce fini de ce débat simpliste pour situer le 800 dans la sphère du sprint ou dans celle du demi fond ?

Ce débat ne sert à rien. Je reste qu’en même persuadé que pour bien entraîner le 800, il faut que l’entraîneur ait une culture du sprint. On ne peut pas faire du haut niveau avec le 800 si l’on est entraîneur de course sur route. Il faut maîtriser les paramètres de l’entraînement qui viennent du sprint. Moi j’entraîne encore du sprint, le 400 c’est du sprint. La moitié de mon groupe, c’est du 400.

. Lorsque l’on parle avec Brother Colms, l’entraîneur de David Rudisha, il y a une forme d’obsession pour obtenir un équilibre entre les deux 400. Etes-vous dans ce schéma de pensée, dans cette problématique ?

Non, je raisonne différemment. Je vois un premier 200 puis un 400 intermédiaire qui est central, vraiment très très important sur la grande économie de course. Ca c’est mon obsession, là, ça va très vite, il faut donc beaucoup travailler sur ce secteur-là. C’est l’allure que l’on doit maîtriser au niveau énergétique et au niveau mécanique. Puis un dernier 200 qui nous rapproche du 400 mètres lorsque l’on court sur des bases de record. Par contre, si c’est couru tactiquement, ça nous rapproche du 1500 quand tout s’emballe.

. Est-ce pour cela que votre travail a porté essentiellement sur ces registres ?

Les qualités musculaires, on les travaille sans l’obsession de la fatigue, sans la notion de quantité. Les coureurs de 8 font quasiment la même chose que les sprinters. Sauf qu’ils ne travaillent pas la mise en action. Mais ils développent les mêmes qualités d’explosivité,  puis pour les faire durer avec des séances à allures spécifiques. Par exemple, hier ils ont fait une grosse séance, justement sur ce 400 intermédiaire. A ces allures-là, ils font de l’endurance de force spécifique.

. Peut-on faire un parallèle avec la danse avec ce contrôle du corps, du geste, de la foulée ?

Oui il y a quelque chose comme cela. Toutes les semaines, on travaille sur la foulée qui sera adéquate au 800 mètres. De la première semaine à la dernière, même lorsque l’on fait du foncier. Même l’hiver, on pourrait croire que l’on ne travaille que des qualités éloignées, mais il y a toujours un travail sur la foulée avec par exemple 10 x 100 mètres dans l’allure du 800 en cherchant le relâchement, le déroulé de pied, avec des contraintes, avec des repères vidéo si on le souhaite.

. Etes-vous sensible à la beauté d’une foulée ?

C’est à vous de me dire si mes athlètes sont beaux, j’espère qu’ils sont efficaces. L’efficacité et la beauté, je pense que tout est lié. Je ne sais plus quel dicton dit : « Un geste est beau lorsqu’il est efficace ».  Prenons par exemple la problématique du rebondissement. Ca c’est vraiment un combat de tous les jours avec les athlètes de leur expliquer. Pierrot (Pierre Ambroise Bosse), lui, il ne rebondit pas. Je vous l’assure. Un coureur de 8 dépense beaucoup sur la verticale, si on augmente le choc sur la verticalité, on augmente une dépense d’énergie qui ne sert à rien. Il faut donc s’organiser pour avoir un parcours très rasant, pour avoir une grande distance parcourue sur l’appui. Donc l’amplitude, ce sera la partie aérienne plus la partie sur l’appui. Là ca veut dire des étirements spécifiques, des choses que l’on fait toutes les semaines. C’est une économie de course.

Elodie Guégan

Elodie Guégan

. Sur ce plan-là, avez-vous connu des échecs auprès d’athlètes qui n’ont pas eu cette capacité à mémoriser ?

J’ai connu des échecs, tout simplement, parfois c’est dur d’analyser pourquoi. Parfois j’ai eu des échecs car ça n’a pas pris. Et j’ai eu des échecs par frustration comme la carrière trop courte d’Elodie Guégan. C’était un corps très fragile. Là, il s’agit d’une frustration car elle n’a pas pu exprimer le talent, le moteur qu’elle avait. La carrosserie, ça fait partie du haut niveau. L’entraîneur a ses limites et le système aussi, car autour de l’athlète il y a un système, le médical, le paramédical, je suis le chef d’orchestre mais c’est très dur à coordonner. J’ai souvent touché les limites à essayer de tout mettre en place pour que tout fonctionne et que cela aille dans le même sens. Lorsque l’on a ces champions-là, ils ont des traumatologies complexes, on va parfois chercher des compétences ailleurs.

. Le 800, est-ce si complexe qu’on veut bien le dire ?

Je ne sais pas si c’est complexe, mais c’est complet. Donc cela demande à l’entraîneur de la réflexion, un peu plus que le 5000 ou 10 000 où là, on est sur une seule filière. La grande difficulté par rapport aux risques de blessures, ce sont les hautes intensités, et un grand volume, c’est ce croisement intensité et volume qui est le pire. Donc on a une traumatologie supérieure. Nous avons beaucoup de carrières courtes sur 800, comme Florence Giolitti par exemple, à cause de ce rapport d’intensité-volume qui est très couteux pour le corps.

. Lorsque Pierre Ambroise Bosse arrive pour la première fois à l’INSEP, vous le connaissiez…(il coupe)

En fait non, je ne le connaissais pas. Je l’avais rencontré deux, trois mois avant. J’étais allé le voir courir à une sélection juniors. C’était bien mais…

. Sans plus ?

Bernard Mossant m’en avait parlé. J’ai écouté ce que Bernard avait à me dire : « Ecoute ce garçon, il a du talent ». Lui il voyait du talent. Moi, je ne l’ai pas vu tout de suite. Il m’avait dit : « Il faut absolument que tu le prennes. Il va à Paris pour faire ses études ».

. Du talent et une personnalité ?

Après, je l’ai découvert. Bernard Mossant me l’avait dit : « Il n’est pas facile ». Et puis en fait, il n’est pas difficile, il a une personnalité qu’il exprime beaucoup devant les médias, mais au jour le jour, c’est un athlète tout à fait normal et très travailleur. Je n’ai aucun souci réel avec Pierre Ambroise et pas plus qu’avec d’autres. Vous savez, mon travail, c’est de récupérer des athlètes. Et quand je reçois un jeune, il a été formé. En l’occurrence, Pierre Ambroise est un athlète d’Etat formé par un cadre technique et qui suit les filières depuis qu’il est en sport étude.  On l’avait présenté à François Hollande comme cela. Voilà un athlète d’Etat qui sort du système. Cela montre que cet athlète vient d’un système d’Etat et que cela s’est fait intelligemment, même avec le coach de club au départ qui l’a envoyé en sport études puis Bernard qui l’a envoyé ici. Tout le monde est sur le projet de Pierre Ambroise,  il n’y en a pas un qui ait bloqué le système en voulant garder Pierre Ambroise avec lui. Mais parfois, c’est aussi cela le système.

Du talent, de la personnalité, Pierre Ambroise Bosse a tout pour réussir

Du talent, de la personnalité, Pierre Ambroise Bosse a tout pour réussir

. En terme de préparation, la première étape lorsqu’il arrive, c’est quoi ?

C’est augmenter les charges d’entraînement. Aller vers plus de renforcement musculaire, on a insisté sur la technique mais à ce niveau, il savait tout faire. Il savait gérer sa foulée. Il avait été très bien formé. Et il apprend vite. Donc, tout ce que j’ai eu à rajouter pour le haut niveau, il a très vite assimilé. Ensuite, il a dû adapter son rythme de vie. Et ça, je l’ai laissé tranquillement le faire car lorsqu’il arrive, il n’a que 18 ans. C’est un garçon qu’il faut laisser s’épanouir. C’est le côté approche humaine. Il venait de rentrer dans un gros carcan dans l’entraînement avec moi au quotidien voire en biquotidien, c’était déjà beaucoup. Ensuite, avec les conseils qu’on lui donnait, Il a mis le rythme de vie correspondant au haut niveau avec des petites fenêtres, car il en a besoin.

. Avec ces années que vous venez de passer avec Pierre Ambroise Bosse, qu’avez-vous appris à son contact ?

On apprend toujours, c’est certain. On a peaufiné tout l’aspect technique du 800 mètres. Puis en arrivant à ce niveau-là dans les 5 meilleurs mondiaux, on s’intéresse maintenant aux adversaires. Donc on décortique ce que font les adversaires, on voit autre chose de mécanique, de biomécanique, d’autres façons d’aborder la préparation, c’est une richesse, je me suis enrichi de ce côté-là, mes méthodes ont évolué, ainsi que sur le plan humain car j’entraîne quelqu’un qui a l’âge de mes enfants. C’est une évolution.

. Lorsque l’on analyse les autres, les adversaires, on observe quel athlète et comment ?

Au départ, avant Londres, on regarde Rudisha et Aman. Je décortique leurs courses, leurs fréquences. Je voulais voir deux modèles différents. Rudisha présentait plus de force, plus d’amplitude avec un rapport taille – foulée de 1,33. Cela donne un repère. Il avait également une meilleure résistance à l’amplitude que Pierre Ambroise qui n’avait que 20 ans à Londres. Ca me pousse encore à développer l’axe renforcement musculaire et développement technique. On se rend compte des lacunes physiologiques. Tout le monde pensait qu’il ne faisait pas d’aérobie. J’ai même discuté longuement avec Jean Michel Dirringer, il m’a confirmé qu’il en avait assez. On était sous pression « il ne tiendra pas 3 tours » parce qu’il ne fait pas de cross, pas de footing. Ca c’est faux, il fait des footings bien sûr, il ne fait pas de cross certes. Alors on cherche pourquoi il ne tient pas trois tours. Comme à Moscou : il est jeune, l’objectif est d’aller en finale et il va en finale. Psychologiquement, réinvestir le troisième jour pour la finale, c’est dur. Il a très mal aux jambes, il n’a pas récupéré, on n’a pas encore mis au point tout ce dont il a besoin dans la journée de récup. Là maintenant, on sait. On découvre ainsi tous les deux et il progresse très très vite. Je pense qu’il sera au sommet de son efficacité cette année.

bosse moscou a

La tactique de course, un élément essentiel dans la préparation de Pierre Ambroise Bosse (à dr.)

 

. Quant à Aman, qu’en pensez-vous ?

Aman est plus fin tacticien, malgré tout son amplitude par rapport à sa taille est supérieure à Pierre Ambroise qui a une grande foulée mais pas autant qu’eux en proportion.

. Et aujourd’hui fait-il jeu égal sur ce repère ?

Oui, il est à 1,33. J’aime bien ces ratios. C’est une étoile, tout doit progresser en même temps. Maintenant en musculation, il est très fort, on ne va pas développer sa force, on va la maintenir. Il est largement assez fort musculairement pour être champion olympique. Maintenant, on va aller voir s’il ne manque pas autre chose.

. Le facteur humain, le sens tactique,  ne sont-ils pas finalement le facteur le plus limitant ?

J’ai été obligé de lui apprendre progressivement car il n’avait pas un sens tactique développé, il n’avait pas couru beaucoup de 800 mètres en arrivant ici à l’INSEP. Chez les jeunes catégories, Il était très appliqué, il n’avait personne pour lui tenir tête, il allait devant et tout le monde pensait qu’il n’avait que cela dans la tête. Donc il a gagné tous ses championnats jeunes en courant devant, en faisant le trou progressivement. C’était la meilleure solution pour gagner, sans problème, sans tomber.

A Londres, il découvre, ce qu’est de courir à haut niveau. Puis il progresse. Il prend goût à mener des courses. Mais Zurich, c’est l’échec, car il n’est pas bien, il est stressé et il s’enfonce dans un schéma tactique. Il avait un record de 2 secondes en-dessous de ceux des Polonais, il fallait donc leur faire mal aux jambes car ils sont de très bons finishers. On avait décidé cela mais il n’avait pas les mains libres. Dans le stress, je comprends qu’il se soit accroché à un schéma dont il avait besoin « la stratégie est prévue donc j’y vais, je passe encore plus vite que prévu » et il se suicide sans le savoir. Depuis on a vraiment changé de fusil d’épaule. Même à l’entraînement, on développe des schémas pour toutes les situations qui se présentent. L’an passé comme il était un peu moins fort physiquement, on a vraiment essayé de s’adapter à la course proposée. Cette année, il va falloir s’adapter mais ne pas subir autant en prenant l’initiative quand il le faut. Désormais, il a croisé beaucoup de tactiques, il doit être capable de prendre des décisions. Tout ce qui le concerne, c’est lui qui doit prendre les décisions, ça ne peut pas se prendre avant. Pour lui, 51’’-51’’5 au 400, s’il est bloqué deux à trois fois, ça coûte. La stratégie c’est de prendre un tempo et de ne pas être troublé. C’est là où personne ne va l’arrêter.

Pierre Ambroise Bosse lors du Mondial de Moscou

Pierre Ambroise Bosse lors du Mondial de Moscou

. 1’42’’53 réalisé à Monaco en 2014, le record personnel de Pierre Ambroise Bosse, était-ce la course parfaite ?

Je crois oui. En fait, je ne vois pas les temps de passage. Je ne m’attends pas à ce chrono, il n’y a pas de commentaires, je suis au 600 avec mon assistant Adrien, on regarde cela et on hallucine en voyant le chrono. Moi qui suis un peu presbyte, je ne vois rien. La stratégie était de suivre Rudisha pour ne pas être gêné. Mais Pierre Ambroise est un impétueux, un fougueux. C’est un joueur, s’il pouvait toucher les fesses du patron, il serait trop content. J’avais très peur qu’il attaque au 600. Mais Amos le calme, « tant mieux, tant mieux » car il ne faut pas attaquer Rudisha tout de suite. Il était déjà en 1’15’’ – 1’16’’, Amos le tempère et il se sent des jambes, c’est un jour où on est bien, le flow.

. Ce flow, tout est programmé pour que cela se renouvelle en cette année olympique ?

On est déjà dans l’obsession du championnat. Cette année, il va très peu courir car il y a peu de 800 en Diamond League. Et en dehors de cela, il y a peu de courses où il y a vraiment des adversaires. Il faut que son niveau physiologique, technique et mécanique soit très haut et ensuite, il faut qu’il s’adapte à toutes les situations. La demi-finale sera la plus dure. En demi, il doit s’adapter à tout ce qui bouge, quitte à prendre les rênes pour finir dans les 2 premiers. C’est qu’en même ce qu’il y a de pire. Donc il y aura là une incertitude jusqu’au bout. Je vis très très mal les demi-finales, ça c’est le plus dur.

. Et la finale alors ?

Moi, je me cache dans les tribunes pour voir les courses. Je suis stressé, je veux vivre cela à fond, je n’ai pas envie de sentir que quelqu’un me filme pendant. J’adore vivre cela. Ce stress, c’est ma récompense. Je vis comme si je courais. Ca, c’est à moi. Je ne veux pas que cela passe à la télé. Quand je quitte la zone d’échauffement, je ne suis plus entraîneur d’Etat, je deviens un personnage privé.

. Hier, selon nos indiscrétions, votre groupe dont Pierre Ambroise a réalisé une très belle séance. Avez-vous le culte de la séance parfaite ?

Belle, je ne sais pas. Ce que je lui ai appris, c’est que la séance, c’est bien, mais ce n’est pas un moment important. C’est l’addition, l’accumulation qui est importante. La veille, il avait fait un truc fatiguant dans les tribunes, il m’a dit « mais demain on n’aura plus de jambes ». Je lui ai répondu : « Mais pourquoi tu crois qu’on fait cela ? C’est un bloc de travail. Par exemple, la séance, elle fut très dure pour Léo (Morgana), il a beaucoup souffert, il était inquiet car je lui avais enlevé une répétition « Léo tu es cuit, je t’enlève une répétition, mais ce n’est pas grave, ce n’est que de l’entraînement ». Jamais je ne me réjouis de la séance, c’est bien on se tape dans la main, c’est réglé (il se tape dans les mains…). Mais je ne note rien, par définition, je ne note jamais les temps,

Quand j’ai commencé, j’entraînais Porte de Clignancourt, j’avais 40 athlètes, donc il était hors de question que je note quelque chose. Et c’est resté et finalement, je me rends compte que ce n’est pas plus mal. Car je suis toujours vers l’avant. Lui (Pierre Ambroise) il note dans sa chambre sur son cahier d’entraînement, moi je ne note rien. Je me dis que je vais retenir que ce qui est important. Parfois, je reçois des athlètes qui ont la culture de la séance. C’est compliqué car la culture de la séance, il n’y a pas mieux pour faire un auto-handicapé. Le champion de l’entraînement est incapable de reproduire en compétition car il donne tout son cœur à l’entraînement. Aujourd’hui, c’est footing car hier et avant-hier, c’était dur. Mais demain ils ont des 1000 en vite-lent-vite et l’après midi de la force maximale et côtes samedi. Ce sont des blocs de travail et Pierre Ambroise sait que c’est cette accumulation qui est importante.

. En colloque, vous expliquez cette démarche très surprenante. Quel accueil vous réserve-t-on ?

Oui, j’ai souffert et comme entraîneur national j’en souffre tout le temps. On en rigole maintenant avec Medhi (Baala) car Mehdi lorsque je l’avais en stage national, on ne pouvait pas rigoler avant, ni pendant. Après ça allait, on pouvait aller au restaurant.  Maintenant on en rigole. Il me dit  « oui, j’étais fou, c’était trop ». Avec le recul, il arrive à se dire « j’étais trop là-dedans ».

. Mais le trop lui a sans doute permis de réussir ?

Oui car il a peu couru. Car avec Jean Michel (Dirringer l’entraîneur), lorsqu’il se donnait sur une séance, c’était comme une compétition alors que moi, je préfère que Pierre Ambroise aille en compétition le jour de la compétition.  Ce qui est bien, c’est d’avoir un mélange dans mon groupe. Par exemple, j’ai une Phara Anacharsis qui n’a jamais été une reine de l’entraînement, il faut plutôt lui frotter les fesses avec un piment à l’entraînement pour qu’elle sorte quelque chose, mais elle demeure une très très grande compétitrice. Elle n’a pas raté beaucoup de choses lorsqu’elle était prête et pas blessée.

Léo Morgana a rejoint le groupe Gajer à l'INSEP

Léo Morgana a rejoint le groupe Gajer à l’INSEP

. Vous parlez de votre groupe mais choisissez-vous vraiment qui intègre ou non celui-ci ?

Le 400, c’est moi qui choisis car je suis le patron du 400 et du 400 haies. Pour le demi-fond on en discute avec Philippe Dupont. Par exemple pour Léo Morgana, je lui ai dit «tant que ce n’est pas Gilles Garcia (l’ex. entraîneur de Léo Morgana) qui m’appelle, il ne se passera rien » car il me faut l’accord de l’entraîneur et de l’athlète. Si ce n’est pas le cas, je demande à l’athlète de retourner voir son entraîneur. Moi je suis entraîneur d’Etat, je ne suis pas racoleur, je ne fais pas cela pour moi. J’ai la chance d’entraîner que des champions, c’est mon travail. Ma position est de placer ces jeunes talents face au haut niveau, je les mets face à une grande difficulté. Parfois c’est même infranchissable. Il peut donc y avoir des échecs car certains athlètes ne sont pas faits pour s’entraîner beaucoup alors que le haut niveau réclame cela. Prenons exemple avec Léo Morgana, lorsqu’il est arrivé, je lui ai dit « tu vas t’entraîner à peu près sur le même modèle que Pierre Ambroise avec des aménagements s’il le faut. Mais l’entraînement de haut niveau ne va pas s’adapter à toi ». La question est : est ce que Léo Morgana peut s’entraîner pour accéder au plus haut niveau ? Ca c’est la question et lorsqu’un athlète ne peut pas, il retourne voir son entraîneur et il sera peut-être meilleur. Bien sûr qu’il m’est déjà arrivé d’avoir des athlètes pour lesquels l’entraînement était trop dur. Ils n’ont jamais accédé au haut niveau.

. Excepté Mahiedine Mekhissi…

Oui mais quand il est reparti d’ici, il est reparti dans une filière de haut niveau. Après on peut faire du haut niveau avec un entraîneur et un athlète en dehors des structures. C’est souvent le cas. Mais moi, ma vision comme cadre technique, c’est qu’il faut être dans une structure, dans un groupe de haut niveau avec un entraîneur professionnel qui soit disponible matin, midi et soir, et puis des études possibles, des hébergements possibles. Pierre est resté ici cinq ans comme interne. Maintenant, il a son appartement. Ceux qui sont rentrés avec lui et qui n’ont toujours pas de revenu, ils sont encore ici à l’INSEP.

. Vous avez dit, je ne fais pas cela pour moi, mais peut-on entraîner au plus haut niveau sans penser à soi-même ?

C’est un beau métier. Je fais cela par passion mais je ne fais pas cela pour exister. Vous avez dû croiser des gens comme cela. Qui ont besoin d’exister, qui ont besoin d’être reconnus. Moi, je n’ai jamais ressenti le besoin de reconnaissance si ce n’est de mes athlètes. Quand j’ai une petite Lisa Blameble qui est moins connue, je pense qu’elle a de la reconnaissance. Je suis très satisfait de l’entraîner. Si Pierre Ambroise n’était pas là, je serai qu’en même très heureux de l’entraîner. Lorsque je vois le papa de Lisa, il est ravi que je m’occupe de sa fille. Avec Pierre Ambroise, il y a la pression, celle de la fédération, les agents, les équipementiers, la famille…Les parents de Pierre Ambroise peuvent être parfois inquiets car il y a l’argent… C’est l’argent qui fausse la donne.

. Au point de craindre la présence de certaines personnes malfaisantes ?

Oui il y en a. Il y a des risques de danger. C’est inhérent au sport de haut niveau. J’essaie de les protéger. Mais je ne sais pas si je suis une autorité pesante. Je donne mon avis d’adulte référent mais ils sont eux aussi adultes. Je fais avec Pierre Ambroise comme avec mes enfants qui ont son âge. Qui sont en âge de décider. Je conseille mais je ne peux pas imposer les choses. Cela met du temps. Là, ca semble aller mieux.

. Lorsque vous débutez à entraîner Porte de Clignancourt, aviez-vous de l’ambition et pensiez-vous voir évoluer votre métier ainsi ?

Non pas tout de suite. Pour les jeunes que j’avais, j’avais de l’ambition. Mais je me voyais plus éducateur. Je travaillais dans un quartier difficile où j’avais grandi où j’étais prof. J’étais déjà très satisfait de faire cela. Puis le club est monté en N2 et je me suis pris au jeu de la performance. D’être plus performant moi-même pour transmettre. Ce sont des concours de circonstance, je suis admis au concours de l’INSEP, je suis embauché à l’INSEP, Frédérique Quentin, la préparation physique, et ensuite Arthemon Hatungimana et c’était lancé.

Phara Achanarsis

Phara Achanarsis

. Et dans ce quartier de Porte de St Ouen, Port de Clignancourt, organisiez-vous de la détection ?

Non, j’entraînais tout ce qui venait. Déjà des jeunes champions en équipe de France jeune, Nasser Kachnaoui sur 400 qui a fait 46’’60, Laurent Laroche qui a fait moins de 1’50’’ sur 800. On s’entraînait trois fois par semaine sur le bord du périphérique. Fatima Boudhlale qui a fait 2’11’’, Christelle Morvan, 13’’90 sur 100 mètres haies. J’entraînais tout car j’étais déjà tout seul. Des années très heureuses. C’est une belle évolution. Mais je ne ferai peut-être pas cela toute ma vie. Peut-être que je retournerai bénévole dans un club avec plaisir ?

. Vous menez votre carrière aux côtés de votre épouse Christine Hanon qui fut internationale sur 800 mètres ? L’avez-vous entraîné ?

Non car on s’est rencontrés ici au laboratoire dans les années 95. On a le même âge, et quand je faisais de l’athlétisme, nous n’étions pas dans les mêmes sphères. Moi, j’étais un athlète départemental. D’ailleurs on a le même record, 2’01’’ au 800. C’est pour vous dire, je suis une exception dans le monde de l’athlétisme !

. Le 800 fut donc une passion de couple ?

J’étais déjà passionné par le 800 avant que l’on se rencontre. Bizarrement, dans ma chambre, ado, j’avais la photo de José Marajo et de Roger Milhaud. C’est une course qui m’a toujours fasciné…Juantorena…Puis j’ai eu beaucoup de coureurs de 800 car Porte de Clignancourt, nous n’avions pas de forêt, donc on tournait autour du terrain de foot en faisant un 8 de 840 mètres. Alors forcément, je n’ai pas eu beaucoup de coureurs de 10 000. On allait donc vers des épreuves où l’on pouvait travailler plus facilement le SPE8.

. Donc il y a eu un fort partage d’expérience dans votre couple ?

Oui mais surtout, elle m’a fait rencontrer Hervé Stephan avec lequel elle s’entraînait. Cela m’a beaucoup apporté. Puis dans l’accompagnement scientifique, car elle est physiologiste. Il y a donc eu ce côté complémentaire. Par exemple, hier, elle faisait encore les prélèvements avec les gens du laboratoire aux arrivées de la séance avec les prises de lactate. Au départ, ensemble, nous avons entraîné Frédérique Quentin. Maintenant, elle s’est spécialisée dans la préparation mentale et elle suit la moitié du groupe sauf Pierre Ambroise qui est suivi par Meriem Salmi. Mais là, c’est en stand by car il sent que cela va mieux… Il gère, il maîtrise les moyens de régler ce problème. Vu son échec de Zurich, il a fortement conscience que l’aspect psychologique est essentiel. Arthemon (Hatungimana) décrivait cela avec ses mots. Arthemon avait vraiment conscience de l’apport du mental. De manière empirique. « Tu vois moi quand je n’étais pas prêt, j’allais au départ d’une course et je me sentais tout petit. Tout petit et les autres très très grands. Et en 2001, tu sais qu’au départ de la course, je fais la même taille que les autres ». C’est beau de dire cela.

> Texte et photos Gilles Bertrand