Bouchra Ghezielle Ben Thami, la rédemption dans la religion

1 septembre 2017

Bouchra Ghezielle avait été un jeune talent au Maroc, avant de s’exiler en France, où au milieu des années 2000, elle comptait parmi les meilleures athlètes françaises, avec une médaille de bronze au championnat du Monde 2005, sur le 1500 mètres. Mais la belle histoire va basculer du mauvais côté avec un contrôle positif à l’EPO au mois de mars 2008, sanctionné par une suspension de quatre ans. L’année dernière, à 37 ans, Bouchra Ghezielle Ben Thami effectue un come-back avec l’ambition d’une sélection sur le marathon pour les JO. Mais brutalement au printemps 2016, elle sombre dans une forte dépression, qui va profondément impacter sa vie, comme elle a accepté de me le raconter, à Franconville, où elle habite depuis plusieurs années.

 

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Que devenez-vous ? On ne vous a plus trop vue depuis l’année dernière, où vous aviez couru l’inter de cross avant de faire forfait pour le Championnat de France sur blessure.
– La dernière fois que je vous ai eue au téléphone, j’étais en pleine préparation pour les Jeux. Je devais courir à Rome. C’était vraiment mon objectif, de faire le minima sur marathon. Je visais au moins finaliste. La préparation s’est bien passée jusqu’au jour où j’ai raté l’avion. Je ne sais pas ce qui s’est passé. J’avais tout préparé, mon sac… Ma fille était chez mes parents. Et j’ai entendu le bus partir alors que je devais déjà être à l’aéroport. Depuis ce jour là, je ne sais pas, on dirait que je n’ai pas supporté tous les sacrifices faits pour l’athlétisme, d’avoir ramené ma fille au Maroc, de l’avoir scolarisée là-bas, d’avoir changé son rythme. Moi-même avec tous les problèmes avec mon ex. Il y a tout qui m’est tombé dessus. Je ne pouvais plus courir, je n’avais plus de force, j’ai fait une grosse dépression. J’ai été vraiment très malade, j’en ai souffert pendant presque six mois. Après ça, j’ai décidé de prendre du recul sur l’athlétisme, de retrouver un peu ce que je voulais vraiment dans la vie. Est-ce que je voulais vraiment continuer encore à sacrifier ma vie, la vie de ma fille, et aussi ma famille ? Il y a eu aussi le décès de mon père. Je n’ai pas profité de ma famille pour l’athlétisme, pour avoir plein de problèmes après. Il y a eu le cumul de tout. J’ai décidé d’arrêter, de prendre du recul. Mon objectif était de revenir en France. Je n’avais pas fini avec les problèmes avec mon ex ici. Je me suis dit que peut-être c’est ça, que je ne pourrais pas me lancer tant qu’il y a quelque chose qui m’attache encore avec lui, vu qu’on avait l’appartement ensemble et qu’il faisait n’importe quoi ici. Quand je suis rentrée en septembre, j’ai essayé de régler tout ce qu’il y avait à régler. Mettre vraiment un point à tout pour repartir. Donner un nouveau départ à ma vie. Ne pas faire de l’athlétisme l’objectif principal. Avant, c’était l’athlétisme, l’athlétisme. Je ne voyais que ça, je ne voyais pas tout ce qui se passe autour. Tout ce que je voulais, c’était réussir. Maintenant comment je vois la vie, ça n’a rien à voir. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais j’ai décidé de porter le voile. J’ai des priorités par rapport à avant.

Les priorités sont donc religieuses ?
– Bien sûr ! Elles sont religieuses. Par rapport à ce que j’ai vécu l’année dernière, j’ai eu le sentiment que Dieu était là pour moi quand je n’étais pas bien. Peut-être j’ai fait des choses mal, des choses bien, je ne peux pas savoir, c’est Dieu qui le sait. Le plus important est qu’il était là pour moi. Quand j’étais vraiment malade, je pensais que j’allais mourir, c’est la vérité. Je demandais juste d’être là pour ma fille, car elle n’a personne d’autre que moi, son père n’est pas là pour elle. Il l’a complètement abandonnée. J’avais besoin que Dieu m’entende vraiment, de rester pour ma fille. Il a été là pour moi. Je dois au moins ça, porter le voile. Avant, j’avais l’envie de le porter, c’est l’athlétisme qui mettait un frein.

La religion est –elle apparue dans votre vie pendant cette période de dépression ou bien était-elle déjà présente avant ?
– Non, j’étais déjà dedans depuis que j’étais jeune. J’étais pratiquante mais pas comme ces derniers temps. C’est surtout depuis que j’ai commencé à avoir les problèmes avec mon ex, à me retrouver un peu toute seule. J’ai choisi un chemin que j’ai toujours voulu au fond de moi, c’est juste l’entourage qui a fait que je me suis dispersée. Je ne me sentais pas vraiment moi-même. Là, je me sens vraiment moi-même depuis que je porte le voile. C’est toujours ce que je voulais. Avant, je voulais être cette femme, qui va respecter la religion. J’espère la défendre aussi. J’espère pouvoir donner des réponses par rapport à des choses qu’on n’ose pas dans notre milieu surtout. Pouvoir respecter, je ne peux pas dire à 100%, mais à 90%. On ne pourra jamais respecter la religion à 100%. C’est quelque chose qui est vraiment très difficile. Que Dieu me pardonne !

Et sur un plan plus professionnel, avez-vous une fonction, un travail ? Comment vivez-vous ?
– J’ai commencé des démarches cette année. C’était un peu difficile pour moi, j’avais beaucoup de choses administratives à régler. J’avais laissé pas mal de choses. C’était le bazar. Il y avait la maison en commun, il fallait régler tout ça. Cette année, je compte passer des diplômes que j’aurais dû passer avant. Mais les regrets ne servent à rien. Tout ce qui m’importe, c’est redémarrer, apprendre des choses que je n’ai pas pu apprendre avant. Passer des diplômes par rapport à mon sport. J’aimerais bien être entraîneur. J’aimerais avoir une vie stable. Pas aller à droite, à gauche, avec les stages. J’ai envie d’une vie stable, élever ma fille normalement. Si je peux après faire ça en plus, je le ferai, et sinon, la vie continue.

Vous dites que c’est une voie que vous aviez envie de suivre depuis longtemps, mais que votre entourage vous en a empêché. C’est votre mari surtout qui a perturbé votre cheminement religieux ?
– Bien sûr. Mais ce n’est pas que lui. On ne peut pas jeter la faute sur les autres. Je suis aussi coupable, comme lui. Je suis adulte et responsable. Peut-être je n’avais pas assez de personnalité pour m’imposer, pour imposer ma vision des choses, et supporter vraiment la pression. Et dire c’est ça que je veux, que tu veuilles ou pas. C’est ça qu’il fallait faire, peut-être. Il ne fallait pas avoir la peur, se dire si je fais ça, je vais perdre ça. C’est ça que j’ai appris avec du recul : il ne faut pas se poser de questions. Quand on a un objectif, qu’on sait ce qu’on veut, il faut aller jusqu’au bout, ne pas faire par rapport à ce que les gens pensent, mais faire par rapport à ce qu’on ressent. C’est ce qui va nous faire vraiment du bien pour que notre conscience soit vraiment tranquille.

Il y a quelque chose que j’ai raté de ma vie, par peur peut-être

Parce que vous avez l’impression que l’athlétisme ne vous a pas fait tant de bien que ça ?
– Non. J’ai l’impression que j’ai perdu mon temps. Car je n’ai pas fait les choses bien comme il faut. J’ai raté quelque chose. Il y a quelque chose que j’ai raté de ma vie, par peur peut-être. C’est beaucoup de pression, je ne l’ai pas supportée. Même depuis que j’ai eu ma fille, je partais, c’est comme si je fuyais les problèmes. Je suis partie plusieurs fois, je vivais au Maroc. Avec du recul, ce n’était pas la solution. La solution était de rester, de régler ce qu’il y avait, et après, repartir pour faire l’athlétisme ou autre chose. Il fallait affronter, et non pas fuir les problèmes. J’ai compris, on ne va pas dire trop tard. Mais peut-être Dieu a fait que ça arrive maintenant. Peut-être c’était un mal pour un bien, pour que je comprenne la valeur de la vie, que je comprenne la valeur de la famille, et la valeur des choses qui nous tiennent à cœur.

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Quand vous dites que vous avez raté quelque chose avec l’athlétisme, vous pensez aussi à votre affaire de dopage ?
– Bien sûr ! Oui.

Vous vous rendez compte maintenant que vous n’avez pas su résister ?
– Non, ce n’est pas question de savoir résister. Je ne veux pas rentrer dans ça, car je sais que ça va créer beaucoup de problèmes. J’ai pris la décision de repartir à zéro. C’est vraiment repartir à zéro, moi, et ma fille. Je garde les bons souvenirs pour aller en avant. J’essaie de regarder très peu les mauvaises choses qui se sont passées. Juste les choses importantes pour apprendre à ne pas faire les mêmes erreurs. Je n’aime pas à penser à tout ce qui reste derrière. J’ai envie que ça reste derrière. Ca s’est passé. Je n’en veux à personne. Je n’ai pas envie de faire des problèmes à personne. Je n’ai pas envie de foutre le bordel dans la vie de personne. Maintenant, les gens qui m’ont fait du mal, que ce soit intentionné ou pas intentionné, j’espère qu’ils ont la conscience tranquille, j’espère qu’un jour, ils vont se réveiller et réfléchir à tout ce qu’ils ont fait, qu’ils ne vont pas refaire la même chose à d’autres. Maintenant, ça reste derrière moi, je ne peux pas rentrer plus dans les détails.

Je n’ai jamais dit que j’avais pris des produits

Pensez-vous que la dépression puisse être la suite des produits pris à l’époque ? Cela vous a-t-il traversé l’esprit qu’il y avait eu des conséquences physiologiques ?
– Je n’ai jamais dit que j’avais pris des produits. Je ne veux pas rentrer dans ça. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit !

Mais vous avez bien été contrôlée positive ?
– Oui, j’ai été positive. Mais si je rentre dans les détails, je reconnais quelque chose. Je ne reconnais rien du tout là-dessus. Je ne veux pas rentrer dans les détails. Si je rentre dans ça, je sais que ça va faire des problèmes.

Vous avez peur ?
– Non, je n’ai pas peur. Je n’ai pas d’énergie à perdre avec ça. Je n’ai plus d’énergie. Je ne veux plus qu’on reparle de ça. Maintenant ma fille est grande. Je n’ai pas envie que ma fille vive ça. Et j’ai peur peut-être d’en souffrir encore. J’en ai assez souffert comme ça. Ma santé a été qu’en même atteinte. Ma famille en a souffert, heureusement j’étais à ses côtés l’année dernière. Si ma famille n’avait pas été là, je ne sais pas ce que je serai devenue, je me serais peut-être retrouvée dans un hôpital psychiatrique, je ne m’en serais pas sortie. Dieu a fait que j’étais aux côtés de ma famille, mon frère, ma mère, ma sœur. Ils se sont bien occupés de moi.

Tout de suite après votre retour après la suspension, vous n’avez pas repris l’athlétisme. Qu’est ce qui vous a donné envie de reprendre ensuite ?
– Quand j’ai eu envie de reprendre l’athlétisme, je n’ai pas pensé à la carrière que j’ai eu en France, j’ai surtout pensé à la carrière quand j’étais petite, que j’ai abandonné mes études pour l’athlétisme. Et j’ai pensé, je ne vais pas abandonner l’athlétisme, j’ai arrêté mes études pour ça, je n’ai que l’athlétisme pour vivre vraiment quelque chose. J’avais envie de reprendre, je voyais les marathoniens, ça me donnait envie d’essayer. C’est pour cela que je suis montée sur marathon, j’ai fait un semi, ça a bien marché, j’ai commencé la préparation, j’étais bien. Je me suis dit Pourquoi pas ? J’avais envie d’essayer autre chose, de faire un bon truc. Moi, je n’ai pas besoin de dopage pour réussir, je le sais. J’étais junior, j’ai fait les championnats du monde, j’ai fait des médailles quand j’étais cadette, j’étais toujours surclassée. Quand on voit sur une course où il y avait un contrôle, après, on nous juge sur toute notre carrière. C’est ce qui m’a fait du mal, ça a gâché tous les sacrifices que j’ai faits avant. La dépression, c’est le cumul de tout, le décès de mon père, le contrôle, la naissance de ma fille, je ne l’ai pas vécue comme j’aurais dû avec son papa, mon divorce. J’ai l’impression que l’athlétisme a gâché beaucoup de choses dans ma vie. Surtout depuis que suis en France, plutôt depuis que je suis devenue française. Après, vous m’avez parlé tout à l’heure du podium de Gatlin (au Championnat du Monde de Londres). J’ai entendu Patrick Montel et Diagana, qui ont dit qu’ils espéraient que Gatlin n’allait pas être hué pour le podium. Moi, je ne trouve pas ça gentil par rapport au public, parce qu’on a déjà pris. Il a pris 4 ans lui aussi. 4 ans, c’est énorme d’être privé de compétitions, sachant que je sais très bien qu’on n’est pas les seuls, qu’il n’y a pas d’égalité entre les athlètes, qu’il y en a qui prennent 2 ans, 3 ans, 4 ans. Je pense qu’on a déjà payé assez le prix comme ça. On n’a pas besoin de subir encore la même chose à chaque fois. Sur les compétitions, il y a des contrôles, je pense qu’il est bien suivi, s’il est dans le stade, c’est qu’il est propre. Point barre. Les gens concernés font bien leur travail. Ce n’est pas au public de juger quoi que ce soit ou de rendre l’athlète malheureux. Tu as été dopé, tu n’as pas le droit d’être là. Oui, il a été dopé, il a été sanctionné, il a payé le prix de sa sanction. Passons à autre chose. Peut-être ces gens-là ont changé. Vous ne connaissez pas leurs difficultés, leur histoire, pourquoi ils ont fait ça, dans quoi ils se sont retrouvés, peut-être malgré eux. On ne peut pas savoir en fait.

Et vous-même, vous avez subi des choses comme ça quand vous avez repris.
– Oui, bien sûr. On le subit toujours. Jusqu’à aujourd’hui. Je l’ai subi. Pour aller dans les compétitions, pour m’engager. Même si on a fait des chronos, on n’est pas considérés comme tout le monde, et on profite de ce qui s’est passé pour ne pas payer l’athlète, pour ne pas donner une prime d’engagement. Il y a certains organisateurs qui sont plus sympas que d’autres, et certains profitent de ça. J’ai connu ça surtout en France. C’est ça qui m’a un peu dégoûtée, et plusieurs fois, j’ai décidé de ne pas y aller, même si j’étais bien préparée. J’ai fait une croix. Si vous me considérez comme un athlète de niveau national ou régional, je préfère ne pas me présenter. Pour moi, j’ai payé le prix.

J’aurais voulu expliquer à Alain Lignier, mon entraîneur

Avez-vous conservé des relations avec votre ancien entraîneur, Alain Lignier? Avez-vous eu des contacts depuis qu’il a décidé de ne plus vous entraîner ?
– Non. Le dernier souvenir que j’ai avec Alain Lignier est au téléphone au moment où j’ai su le contrôle positif. Après ça, j’ai été surprise par son courrier qu’il a envoyé à l’Equipe (*). C’est ce qui m’a vraiment choquée, qu’il n’ait pas pris le temps de discuter avec moi. Je comprends, il n’y a pas de souci, je comprends sa réaction. Mais juste le fait qu’on ait partagés des choses par l’athlétisme, j’avais beaucoup de respect pour lui, il connaissait ma famille, je connaissais sa famille, on a partagé des choses importantes. Il aurait au moins dû discuter un peu avec moi, on aurait pu avoir une discussion, une explication. Après, je comprends qu’il prend sa décision de s’éloigner de moi, il ne voulait plus entendre parler de moi. Je n’ai pas trop apprécié l’article à l’Equipe. Avec le temps, du recul, je comprends sa décision, son choix. Je n’ai pas eu de contacts depuis avec lui, c’est vrai aussi que j’étais partie à l’étranger. Hier (**), en regardant la télé, j’étais vraiment très contente de le voir, à nouveau avec une médaille avec son athlète. J’étais émue. Ca m’a fait vraiment revivre les souvenirs de l’époque par rapport à la médaille. Je me rappelais à l’époque qu’il sautait pareil partout avec ma médaille. J’ai préféré penser aux bons souvenirs que j’ai eus avec lui, plutôt que de penser aux choses qui se sont passées après, à la décision qu’il a eue. Je lui pardonne. J’espère qu’il va me pardonner aussi si vraiment, il s’est senti trahi un jour. Je pense que pour lui, c’était une trahison. Je ne l’ai jamais trahi, j’ai beaucoup travaillé, j’ai travaillé dur, j’ai toujours respecté tout ce qu’il me demandait. Les gens ne voient pas tout le travail qu’on fait, qui est dur. On nous juge par rapport à ce qui s’est passé. Juste de parler de ça, cela me fait encore souffrir.

Est-ce que cela a été un choc pour vous d’apprendre que Salim était lié avec Laila Traby, comme l’a révélé l’enquête (***) sur son contrôle positif ?
Elle s’interrompt pour pleurer, et sanglote longtemps.

Avoir vu Alain Lignier hier soir vous a bouleversée ?
– Oui, ça m’a fait revivre. Je pense à tout ce qui s’est passé. Je n’ai pas eu le courage de penser à tout ça, de parler de tout ça. Cela m’a fait beaucoup de mal. Surtout avec les gens avec qui j’étais vraiment proche. Que du jour au lendemain, que ce soit comme s’il ne s’était rien passé, et tout ça pour l’athlétisme. J’ai trouvé ça un peu déguelasse. Comme j’ai dit, chacun est libre de faire comme il veut, de penser ce qu’il veut, de prendre la décision qu’il veut. Je pensais juste qu’il y avait quelque chose d’humain dans ces gens-là car l’athlétisme n’est pas toute la vie. Il faut qu’en même avoir un cœur.

GHEZIELLE BOUCHRA

Et s’il vous avait appelée, que lui auriez-vous expliqué ? Que vous n’aviez pas eu le choix ?
– Non, j’aurais discuté avec lui, j’avais des choses à lui dire. J’avais vraiment des choses à lui dire. C’était quelqu’un à qui je faisais vraiment confiance, beaucoup confiance. J’aurais voulu discuter avec lui et lui expliquer des choses. Mais ça a été fait autrement. Je n’avais qu’à subir, et j’ai subi beaucoup de choses… Par rapport à mon ex-mari. Oui, j’ai été choquée quand j’ai lu l’article (sur Laila Traby), et j’ai discuté avec certains. Je ne sais pas si c’est vrai, on laissera la justice faire son enquête. Je ne peux pas savoir vraiment ce qui s’est passé, cela ne m’intéresse pas vraiment. C’est sa vie. Il a choisi ce chemin-là. Qu’il soit là-dedans, je m’en fous. C’est peut-être aussi ce qu’il mérite, car il a fait la priorité à des gens, au lieu de donner la priorité à sa famille, à son enfant. Il a fait son choix. J’espère juste qu’il va être heureux en choisissant ce chemin-là.

Un nouveau démarrage pour ne plus faire les mêmes erreurs

Cela veut dire que vous n’avez plus du tout de relation avec lui, et la petite non plus ?
– Non. Vous pouvez lui demander. Non, rien du tout. Elle ne le voit plus. Depuis longtemps. On n’a pas de relation avec lui. Il fait sa vie. On refait notre vie. Il a choisi sa voie. Moi, j’ai choisi ma voie. Je n’ai jamais été aussi bien dans ma vie. Même avec tout ce que j’ai connu comme gloire. J’ai connu des choses bien dans l’athlétisme. Mais je n’ai jamais été aussi bien, depuis que je suis toute seule avec ma fille, que Dieu veille sur nous. Je sais que Dieu est avec nous. C’est tout ce qui m’importe, c’est ma priorité. Que je sois satisfaite, que ma fille soit élevée sur de vraies valeurs. Tout ce qui m’importe est de suivre le chemin d’Allah. Le reste ne compte pas. Je me suis donnée un nouveau démarrage, je ne ferai plus les mêmes erreurs qu’avant !

L’athlétisme vous a aidée sur le plan financier. C’est tout de même un point important dans la vie ?
– Oui, bien sûr, cela m’a aidée. C’est sûr. J’ai eu qu’en même des choses dont j’avais rêvées, j’ai aidé ma famille, j’ai fait grandir mes frères et sœurs, j’ai rêvé de construire une vie confortable. C’est fait. Mais ce n’est pas ce qui m’a rendue heureuse. La preuve, j’ai fait une dépression l’année dernière. L’argent ne fait pas tout. L’argent ne fait pas le bonheur. J’aurais préféré avoir juste un petit salaire par mois, être bien, en bonne santé, avoir une famille normale comme tout le monde, partir en vacances. Vivre vraiment plutôt que d’avoir l’argent, et avoir tout ça, et tous ces problèmes. Je ne suis pas quelqu’un qui aime l’argent. Il en faut pour s’en sortir aussi. Mais je n’ai pas fait l’athlétisme pour l’argent. Au début, je voulais vraiment réussir, montrer que j’ai des qualités, que je peux faire quelque chose, que je peux devenir une championne. Je n’ai jamais pensé à l’argent, je ne suis jamais rentrée dans une compétition, en me disant qu’il faut que je gagne pour gagner de l’argent. Je vous jure, je n’ai jamais pensé ça. Même au championnat du monde, je n’ai jamais pensé, il y a 100.000, je n’ai jamais calculé. Quand je rentre, j’ai envie d’y aller, de me battre jusqu’au bout, de ne penser à rien d’autre, juste réussir. Me dire que j’ai réussi, je me suis battue, je suis bien. Le reste, peu importe.

Cela veut dire que vous aimez courir, que vous courez encore pour la forme ?
– Non, ça se voit, j’ai pris 5 kilos ! Je n’ai pas couru depuis que je suis rentrée de l’étranger, en septembre, octobre. J’ai fait une petite compétition à l’étranger (****). Et depuis décembre, je pense, j’ai arrêté complètement, j’avais envie de prendre du recul sur tout ça. Faire des choses que je ne faisais pas avant. Manger ce que je ne mangeais pas avant, je suis une gourmande ! Je ne cours pas, je fais du VTT. Mais je ne pose pas mon pied par terre.

Depuis ma dépression, j’ai remis plein de choses en question

Vous dites que vous voulez être en bonne santé. Vous considérez vous en bonne santé ?
– Oui, je suis en bonne santé mais je garde des séquelles par rapport à ma dépression de l’année dernière. Je n’arrive pas encore à supporter. Tout ce qui me rend malheureuse, je m’éloigne. Tout ce qui va me contrarier, je préfère m’éloigner. Et faire des choses où je me sens bien. C’est pour cela que je me suis éloignée de l’athlétisme. Je me prenais trop la tête. Je mettais la barre très haute, je voulais réussir, mais je n’ai pas pu faire les minima, je me suis blessée, j’ai fait les inters, j’étais en super forme, je pouvais faire les France, j’aurais pu gagner. J’avais l’impression que j’avais tout contre moi. J’avais un problème à régler, et tant que je n’avais pas réglé ce problème-là, je ne pouvais pas repartir. Dans ma tête, il y avait un blocage. Et depuis ma dépression, j’ai remis plein de choses en question, tout ce qui me faisait du mal, j’ai fait le point sur tout. Maintenant ma vie a changé, par rapport à tout ce que j’ai vécu, ce que j’ai envie de faire, mes objectifs, mes envies.

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A un moment, vous sentiez-vous détruite psychologiquement, ou également physiquement ?
– Psychiquement. Physiquement. C’est ce qui a fait aussi enchaîné les blessures. Je n’étais pas super bien psychiquement. J’étais vraiment bien atteinte. Même si je m’entraînais très dur pour le marathon. Mais au final, je me blesse. Et certaines personnes, juste le fait de les entendre, je me sens vraiment détruite, je n’ai plus de jambes. Là, j’ai compris qu’il y a quelque chose à régler. Il faut faire éloigner ces gens-là de ma vie, et s’il le faut, de mon enfant. Dieu a fait que ça s’est fait naturellement. Les choses se sont faites comme elles devaient l’être, et j’ai repris ma vie normalement.

Peut-on dire que vous êtes plus heureuse maintenant ?
– Bien sûr ! Je n’ai jamais été aussi heureuse. Je prends mon temps. Ce qui me rend heureuse, c’est de passer beaucoup de temps avec ma fille. Je la vois grandir, je fais des activités avec elle, tout ce que je ne faisais pas avant, le temps que je ne passais pas avec elle. Le décès de mon père a fait aussi beaucoup, je me suis rendue compte que c’est beaucoup de sacrifices, on sacrifie sa famille, et je ne veux plus de ça ! Sacrifier les gens que j’aime pour l’athlétisme, je ne veux plus. La vie passe très vite, on ne peut pas savoir quand est la fin. Quand je suis tombée malade, j’ai compris. Je le savais avant, j’ai toujours été croyante, pratiquante, mais on ne se rend pas compte. C’est la routine, la vie au jour le jour, on ne se rend pas compte de la valeur de la vie. Là, je sais c’est quoi la vie. Il faut la vivre à fond, ne pas perdre du temps avec des gens qui ne valent pas le coup. Tout ce qui nous ennuie, il faut s’en éloigner, s’éloigner de ces gens-là, et essayer de vivre sa vie comme on le sent…

> Interview réalisée par Odile Baudrier – photos Gilles Bertrand

(*) Après le contrôle positif de Bouchra, Alain Lignier avait envoyé une lettre à l’Equipe pour annoncer rompre sa collaboration avec l’athlète
(**) Cet entretien a été réalisé le mercredi 16 août, au lendemain de la victoire de Pierre Ambroise Bosse, au Championnat du Monde de Londres. Alain Lignier est l’entraîneur du jeune athlète.
(***) Salim Ghezielle a été mis en examen par la juge chargée du dossier sur l’affaire Laila Traby, contrôlée positive à l’EPO en novembre 2014, quelques mois après sa médaille de bronze du Championnat d’Europe sur 10000 mètres.
(****) Bouchra Ben Thami a couru un 10 km en Turquie fin octobre 2016, en 34’03’’.

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