Analyse : INEOS 1 :59, le nouveau projet de Kipchoge

15 mai 2019

INEOS 1 :59. Eliud Kipchoge s’attaquera à nouveau à la barrière des 2 heures sur marathon, comme il l’avait déjà tenté en 2017 dans le projet intitulé Breaking 2. Ce nouveau projet sera soutenu par INEOS, la société de Jim Ratcliffe, l’homme le plus riche d’Angleterre, grâce au secteur pétrolier, qui vient récemment d’investir sur l’ancienne équipe cycliste SKY.

INEOS 1 :59. Le sigle a émergé tout à coup le 5 mai 2019. Un jour très particulier pour l’athlétisme mondial, celui du 65ème anniversaire du record du mile établi par Roger Bannister, premier homme à passer sous les 4 minutes. Et dans une orchestration médiatique bien huilée, intitulée « Une chance de réécrire l’histoire », a  été annoncé ce nouveau projet d’Eliud Kipchoge, celui de descendre sous les 2 heures sur marathon, cette barrière si mythique.

Comme il l’avait déjà tenté en 2017 à travers « Breaking 2 », une opération mise sur pied par Nike qui avait marqué les esprits car échappant à toutes les règles habituelles des marathons, et ne permettant pas l’homologation du chrono de 2h0’29’’réalisé comme record du monde.

Le projet INEOS 1 :59 vise à torpiller cette poignée de secondes excédentaires sur ce chrono mythique des 2 heures, et s’inscrira dans la continuité, avec une course solo pour Eliud Kipchoge emmené par des lièvres qui se relaieront successivement, protégé du vent par une voiture, ravitaillé en permanence. Mais c’est à Londres  et devant un large public qu’Eliud Kipchoge veut bousculer cette barrière des 2 heures, pour « marquer l’histoire ».

L’annonce de ce projet s’effectuait ainsi quelques jours après que le Kenyan ait remporté une 4ème victoire consécutive au marathon de Londres. Eliud Kipchoge démontrait là une constance dans ses performances, propice aux commentaires contrastés.

Un niveau de performance unique pour El Maestro

Jonathan Gault, journaliste pour le site américain «  Let’s Run » s’est livrée à une analyse fine du parcours de « El Maestro », comme il surnomme Kipchoge, pour révéler un niveau de performance jamais atteint par aucun autre marathonien. Quelques repères le résument : 11 victoires sur 12 marathons courus – 10 victoires consécutives (dont 4 à Londres) – un chrono moyen sur 5 marathons de 2h02’58’’ – un record du monde en 2h01’39’’ soit 1’18’’ de mieux que le record précédent.

Sans oublier aussi qu’Eliud Kipchoge assume une carrière au plus haut niveau international depuis 2003, et le Mondial de Paris, où à 19 ans, il remporte le titre sur 5000 mètres. Une distance sur laquelle il va briller, vice-champion olympique en 2008, vice-champion du monde en 2007, avant d’effectuer une transition parfaite sur le marathon en 2013, avec un premier chrono en 2h04’.

Plus de transparence sur les données physiologiques du marathonien

Même s’il est acquis qu’Eliud Kipchoge bénéficie de l’avantage apporté par la chaussure « VaporFly » créée par Nike (de l’ordre de 2% ??), quelques interrogations ne pouvaient qu’apparaître sur un tel niveau de performances durant une durée de 16 ans. Malgré tout, comme il est de bon ton pour une star avérée, peu de critiques construites se faisaient jour, excepté un sujet paru dans la presse britannique, qui allait susciter un tollé.

Mais avec l’annonce de ce projet 1 :59, quelques voix se sont autorisées à échafauder une revendication, celle d’une plus grande transparence sur les paramètres physiologiques d’Eliud Kipchoge, avec d’abord la demande par Matt Lawton, responsable des sports pour le journal « Daily Mail », d’un test hebdomadaire du marathonien jusqu’en octobre, et à la diffusion publique de ses résultats. Une idée reprise par Nick Butler, bras droit du journaliste allemand, Hajo Seppelt, suggérant, lui, la visibilité sur les données antérieures du passeport biologique de Kipchoge. En France, Pierre Sallet a interpellé Eliud Kipchoge en lui suggérant d’intégrer le programme Quartz, qui offre une visibilité au public sur les suivis biologiques.

Je quitterai le cyclisme si mon équipe est attrapée pour dopage

Un sujet hautement sensible pour Sir Jim Ratcliffe, le financeur de ce projet, déjà mis sur le gril sur cette question à son arrivée comme bailleur de fonds de l’ex-équipe cycliste Sky, de Chris Froome. Lors de l’annonce officielle de son investissement, le sujet n’avait pas été éludé par Jim Ratcliffe, affirmant : «Je quitterai le cyclisme si mon équipe est attrapée pour dopage ». Une réponse très ferme, diversement appréciée. Pour les optimistes, elle correspond à une menace lancée aux cyclistes sponsorisés. Pour les pessimistes, elle serait plutôt destinée aux acteurs de l’anti-dopage.

Il est vrai qu’en Angleterre, Sir Jim Ratcliffe est connu pour sa méthode du chantage, qu’il a déployée au moment où des règles environnementales plus strictes devaient être appliquées à ses entreprises du secteur pétrolier. La société INEOS est d’ailleurs une cible de choix pour les écologistes anglais, et déjà, l’inquiétude naît autour de leur possible perturbation de l’opération 1 :59 d’octobre prochain. Se déroulera-t-elle d’ailleurs vraiment à Londres ? La réponse demeure incertaine. L’équipe de Kipchoge aurait souhaité pouvoir choisir au dernier moment la date de sa tentative, sur trois semaines, à partir du 13 octobre, en fonction des conditions climatiques du jour. D’où l’obligation d’une grande réactivité pour la mairie de Londres, contrainte de mettre en place un plan de circulation à la toute dernière minute. Mais face à cette situation complexe, Jim Ratcliffe a déjà formulé sa réponse : « Ils doivent y réfléchir. Le veulent-ils ? Car il y a d’autres villes qui accepteront ! »

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photo : D.R.