Analyse : Guliyev champion du monde, entre Turquie et Azerbaïdjan

12 août 2017

Le titre de Champion du Monde du 200 mètres conquis à Londres par Ramil Guliyev amène sur le devant de la scène la Turquie, son nouveau pays, qui a recruté cet athlète de l’Azerbaïdjan il y a six ans. Le comble est que l’Azerbaïdjan pratique une politique de recrutement comparable à celle de la Turquie, avec bien des dérives.

Ramil Guliyev

Ramil Guliyev

Premier champion du monde du 200 mètres issu de l’Europe depuis le Grec Kenteris. C’est le Turc Ramil Guliyev qui a ramené l’Europe sur le devant de la scène en balayant les leaders habituels, les Etats-Unis, et la Jamaïque, notablement absente de la finale… Et surtout en gommant le Sud Africain Van Niekerk, attendu pour le doublé 200-400 m.

La surprise a été grande, Ramil Guliyev n’était pas celui qu’on escomptait pour cette finale abordée dans le grand tumulte provoqué par l’affaire de l’athlète du Botswana, Makwala, autorisé in extremis à disputer le 200 mètres.

Et surtout le sacre de Ramil Guliyev ramène sur le devant de la scène la Turquie, qu’on a vu souvent associé dans le passé avec des dérives dopantes.

Après coup, les statisticiens ont repris leurs tablettes en détails, pour souligner que Ramil Guliyev demeurait quasi invaincu depuis deux ans, et que son chrono victorieux de 20’’09 représente le plus lent enregistré pour un titre mondial depuis les 20’’30 de John Capel en 2003. Il peut également être noté qu’en 2009, Ramil Guliyev a été champion d’Europe junior du 200 mètres, vice-champion d’Europe junior du 100 mètres (derrière Christophe Lemaître), 7ème au Mondial 2009, et qu’il valait alors 10’’08 et 20’’04.

Mais par la suite, Ramil Guliyev a disparu des grands rendez-vous, en conséquence de son choix de changement de nationalité, vers la Turquie, en échange d’une somme de 200.000 dollars. Car l’Azerbaïdjan, son pays natal, a exigé le prix fort pour lâcher son meilleur sprinter, et obtenu de l’IAAF une interdiction de compétitions internationales entre 2011 et 2014.

Lily Abdullayeva et Haile Ibrahimov, spoliés par l’Azerbaïdjan

Un comble pour un pays comme l’Azerbaïdjan, qui a suivi les traces de la Turquie dans cette politique frénétique de naturalisations à tout va, recrutant des athlètes en Ethiopie pour faire briller ses couleurs au plus haut niveau.

Justement, l’Azerbaïdjan s’était retrouvée mise à l’index dans le sujet réalisé conjointement par la télévision allemande ARD et la presse britannique The Guardian, soulignant les dérives de ce pays, qui n’hésite pas à bafouer les promesses faites aux athlètes pour les inciter à opter pour un passeport de l’ Azerbaïdjan, cette ancienne république de l’URSS, dotée de richesses pétrolières.

La jeune journaliste Martha Kellner a ainsi recueilli le témoignage de Lily (ou Layes) Abdullayeva, recrutée à Addis Abeba en 2009, elle était encore junior, et qui dévoile qu’elle n’a touché que la moitié des sommes promises, 150 dollars par mois, au lieu des 300 dollars, voire 1000 en cas de bons résultats. Et même le détournement par la Fédération d’Athlétisme d’Azerbaïdan d’une partie des bonus alloués par le gouvernement du pays pour ses bons résultats. Mais aussi le dopage imposé par Mitin Sesak, un entraîneur turc, qui supporte d’ailleurs maintenant une suspension à vie.

Des salaires non payés, des sommes détournées, un traitement indigne, c’est exactement la même histoire qu’Hayle Ibrahimov avait confiée dès 2014 à Zecharias Selalem, un journaliste éthiopien, qui en avait fait le relais sur le site eHahu.com. Mais Hayle Ibrahimov s’était ensuite rétracté de ces confidences, et Zecharias Selalem s’était même vu menacé par le club azeri de l’athlète.

Haile Ibrahimov, sous les couleurs de Val d’Europe

Pour autant, les difficultés d’Haile Ibrahimov n’ont pas cessé, le manager français Riad Ouled, choqué de cette malhonnêteté, lui a tendu la main, et il il s’est ainsi retrouvé licencié l’hiver dernier en France au club Val d’Europe, aux côtés de Morad Amdouni et Riad Guerfi, pour lequel il a couru à 5 reprises en France, sur piste, et aussi pour le régional de cross début février.

A Londres, Haile Ibrahimovich a une nouvelle fois représenté l’Azerbaïdjan, mais sa sortie dès la demi-finale du 5.000 mètres ne lui promet pas de beaux jours avec son pays d’adoption, qui n’a globalement pas brillé dans ce nouveau rendez-vous.

L’Azerbaïdjan ne pouvait rêver pire scénario pour ce Mondial de Londres que de voir ses pratiques douteuses dévoilées au grand jour, ses athlètes recrutés échouer leur compétition, et leur seul talent national, Ramil Guliyev, réussir sous les couleurs d’un autre pays…. Leur seule consolation aura été que le nouveau champion du monde du 200 mètres a déployé le drapeau azéri en très grand, et avant même de déplier celui de la Turquie !

  • Texte : Odile Baudrier
  • Photo : Getty pour IAAF.